L’émancipation du souffle dans l’interprétation de la chanson enregistrée

Abstract : Étudier le souffle dans la voix, et particulièrement la voix chantée, pourrait paraître une tautologie tant il est vrai que l’une n’existe pas sans l’autre et que les deux mots convoquent des constellations sémantiques jumelles, du phénomène physique et acoustique à l’esthétique musicale et à la valeur mythique et symbolique. Pourtant, si le souffle est consubstantiel au chant, cela n’implique pas qu’il s’inscrive de manière uniforme dans l’interprétation ; au contraire, ses usages spécifiques sont si diversifiés et polymorphes qu’ils peuvent à eux seuls tenir lieu de caractérisation générique. Tout un courant de l’expression vocale savante occidentale vise à obtenir un chant éthéré, à l’éloigner de son origine charnelle, et donc à euphémiser la présence du souffle — présence « animale » par excellence — pour la transfigurer en « anima ». Le souffle intégré « en tant qu’art » est un souffle « domestiqué » (dans les traités de pédagogie du chant, à propos du souffle, le champ lexical de la contrainte est récurrent : « contrôler », « maîtriser », « freiner », « retenir »…). Cet art du souffle tend à le résorber totalement en son, dont il a pour fonction essentielle d’être le tremplin le plus affûté possible. Dans la chanson contemporaine, le souffle a droit de cité en lui-même, sans passer par le filtre de sa métamorphose en son : il a la liberté de sur-impressionner le timbre. La voix de la chanson, souvent naturelle, « illégale » selon la formule de Gérard Authelain, libérée des critères normatifs du « bien chanté », non seulement autorise cette « exhalaison », mais peut aussi la cultiver, en faire un caractère distinctif. Dans la mouvance de la performance, l’utilisation parfois très libérée du souffle joue un rôle fondamental : timbre imprégné de souffle, attaques ou extinctions du son soufflées, prises d’air sonores, groupes de souffle ne respectant ni le phrasé musical ni le phrasé poétique, autant d’éléments qui insufflent, par l’interprétation, variantes et désordre dans une œuvre dont la simplicité pourrait être sclérosante, et lui confère complexité et richesse. C’est que la présence non aseptisée du souffle dans l’interprétation chansonnière a son mot à dire sur la transmission de l’ethos, du pathos, sur la quête d’authenticité : par le souffle audible, l’énonciation chuchotée ou murmurée, la déstructuration du phrasé par les groupes de souffle, l’interprétation réinsère du charnel dans la voix inoriginée de l’enregistrement.
Type de document :
Chapitre d'ouvrage
Muriel JOUBERT; Denis LE TOUZÉ. Le Souffle en musique, Presses Universitaires de Lyon, p. 105-133, 2015, Mélotonia, 〈http://presses.univ-lyon2.fr/produit.php?id_produit=954〉
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Contributeur : Céline Chabot-Canet <>
Soumis le : mardi 24 mars 2015 - 15:25:03
Dernière modification le : lundi 16 octobre 2017 - 01:12:20

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Citation

Céline Chabot-Canet. L’émancipation du souffle dans l’interprétation de la chanson enregistrée. Muriel JOUBERT; Denis LE TOUZÉ. Le Souffle en musique, Presses Universitaires de Lyon, p. 105-133, 2015, Mélotonia, 〈http://presses.univ-lyon2.fr/produit.php?id_produit=954〉. 〈halshs-01134993〉

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