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Conference papers

Le travail peut-il (encore) être une valeur ?

Résumé : L'importance de l'idéologie du bonheur par la consommation et la jouissance des biens, moyennant aliénation dans le travail, a bien été saisie par Ellul (Métamorphose du Bourgeois notamment). Deux éléments sont plus discutables, et peuvent donc constituer des " réponses ". D'abord Ellul réserve un étrange traitement à la question de la plus-value relative, dans son cours sur La Pensée marxiste (pp 165-166). C'est à peine s'il s'y attarde, alors que le développement des forces productives est expliqué par Marx comme étant la résultante de la quête capitaliste de profit. Le travail est seul producteur de plus-value, dit Marx, aussi le capitaliste cherche-t-il à allonger la journée de travail (plus-value absolue). Mais les luttes des ouvriers le contraignent à limiter cette source et à développer la plus-value " absolue ", celle qui est obtenue en améliorant la productivité des machines. Marx semble donc avoir parfaitement bien expliqué le moteur de " la technique ", et Ellul semble l'ignorer ou en tout cas ne semble pas le discuter. Cette faiblesse relativise le caractère décisif de " la technique " dans le monde contemporain, et réhabilite en partie la critique anticapitaliste. En partie seulement. Car ce qui rend Ellul pertinent, cependant, est que le marxisme classique, ainsi que Marx, ont accordé un rôle révolutionnaire au développement des forces productives. Cette plus-value agit comme une ruse de l'histoire. Elle socialise les hommes à leur insu. La révolution se produit quand la concentration est telle que les capitalistes n'ont plus qu'à être expropriés. Ceci explique que la plus-value relative soit un élément qui, dans l'analyse " marxiste classique " (celle que décrivent Postone ou Jacques Droz dans son Histoire du Socialisme notamment), quoique présent, n'ait pas été critiqué, jusqu'à aujourd'hui - ainsi les écrits de Jacques Bidet. Ce sont les mouvements écologistes et libertaires qui ont réactivé cette critique. Il est étonnant toutefois qu'Ellul n'ait rien tiré de ce qui semblait être le plus pertinent, chez Marx, pour sa propre entreprise. La discussion de la plus-value relative n'apparaît nulle part, semble-t-il, dans ses écrits sur la technique. Ceci se répercute sur ce qu'il y a lieu de critiquer dans " l'idéologie du travail ", ensuite. Le texte proposé dit que " Le travail peut-il être vécu comme autre chose que comme le vecteur d'une promesse en un confort matériel sans limites ? Est-on enfin disposé à reconnaître que la recherche du profit capitaliste n'est pas la cause de tous nos maux mais seulement un effet parmi d'autres de la croyance que le travail mène au bonheur ? ". Le marxisme n'a jamais soutenu que le travail était ce vecteur d'une promesse matérielle ni que le travail menait au bonheur - ni qu'il était structuré sur la base d'une croyance. Que le travailleur se perde dans son travail a bien été mis en évidence par Marx. Cette aliénation a été renforcée par " la société de consommation ", improprement nommée, d'une certaine manière, puisqu'elle consiste en fait à faire entrer la consommation dans le royaume de la loi de la valeur. Comme le suggère Marx le travail émancipateur est l'acte en tant qu'il est générique - peu importe qu'on le nomme travail, activité ou oeuvre. Un tel acte ne peut avoir lieu qu'en s'émancipant du travail abstrait imposé par le capitalisme. L'alternative ne peut évidemment pas être " le loisir ", Ellul le récuse avec raison, au motif que c'est au mieux un universel abstrait, vide, au pire un résultat du travail abstrait, sous forme de divertissement. L'acte générique est celui qui incarne une vérité, qui ne peut être que collective. Côté marxiste l'erreur est d'avoir localisé le conflit fondamental dans les rapports de production, en innocentant l'outil de production - les Luddites sont considérés comme des ouvriers immatures, qui n'ont pas encore compris la situation - et, plus encore, reprenant la thèse proudhonienne d'une socialisation par les machines (" l'intellect général " des Grundrisse). Le travail sous le capitalisme était donc oeuvre, via la " ruse de l'histoire ". Mais côté Ellul pourquoi ne pas avoir examiné toutes les conséquences d'une critique de la plus-value relative sur le travail ? Ellul semble se désintéresser du travail, et renvoyer chacun à son propre cheminement individuel, sans chercher à participer d'une alternative collective. Il y a pourtant lieu de penser que le déploiement d'une production " relocalisée " et autogérée, ce qui se fait jour autour des mouvements de la décroissance ou de la transition, par exemple, soit le lieu d'une alternative. Qu'est-ce qui a empêché Ellul de s'engager plus en avant sur cette question ? Autrement dit, la posture libertaire peut-elle éviter d'être élitiste et coupée des grands débats en termes de décision collective, rien n'étant jamais assez beau à ses yeux ?
Document type :
Conference papers
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https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-02409022
Contributor : Médiathèque Télécom Sudparis & Institut Mines-Télécom Business School Connect in order to contact the contributor
Submitted on : Friday, December 13, 2019 - 11:39:01 AM
Last modification on : Thursday, October 21, 2021 - 3:16:57 PM

Identifiers

  • HAL Id : hal-02409022, version 1

Citation

Fabrice Flipo, Anselm Jappe, Jean-Louis Laville, Danièle Linhart. Le travail peut-il (encore) être une valeur ?. La place de la technique dans la crise économique. Réponses à Jacques Ellul, Association Internationale Jacques Ellul, May 2012, Paris, France. ⟨hal-02409022⟩

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