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Le Japon des Vies de collège d’André Laurie

Résumé : L’article s’appuie les quatorze volumes de la série ainsi que sur la correspondance de l’écrivain et de son éditeur Pierre-Jules Hetzel pour montrer que le Japon des Vies de collège éclaire les enjeux des romans que Paschal Grousset a signé du pseudonyme André Laurie. Dans ses lettres à son éditeur, Laurie n’évoque pas les sources d’Autour d’un lycée japonais publié en 1886, l’année de la mort de Pierre-Jules Hetzel. Cependant, en signant les gravures de l’ouvrage, Félix Régamey inscrit ce volume des Vies de collège dans un réseau de textes et d’images qui comprend, notamment, le récit de voyage en deux volumes qu’il a publié en collaboration avec Émile Guimet. L’auteur d’Autour d’un lycée japonais ne se contente pas de raconter les aventures d’un élève inscrit dans un établissement scolaire de son propre pays, il invente une seconde intrigue centrée sur les Duplay, une famille française qui découvre l’archipel nippon. En décrivant le Japon sous la forme des découvertes et des impressions de ceux-ci, il retrouve la trame des récits de voyage dont il a nourri son inspiration et il adapte celle-ci au public des Vies de collège en faisant de deux de ses voyageurs fictifs des adolescents. Dans le sillage d’Émile Guimet et de Félix Régamey, il transmet, à son tour, la vision d’un pays fascinant où se confondent l’art et la réalité. Son Japon de papier n’est pas seulement le royaume d’une beauté éternelle. Il est le lieu historique où les Japonais rencontrés par les Duplay transmettent une mémoire de la guerre civile. L’histoire récente du Japon fait l’objet de deux exposés dans le roman d’André Laurie et elle en nourrit, même, la péripétie la plus dramatique. L’auteur des Vies de collège ne se contente pas d’insérer un développement sur la fin du régime shogunal. Il fait raconter ce moment de rupture historique par deux anciens partisans du shogun vaincu et il étire la durée de la guerre à dix ans en inscrivant différents affrontements des débuts de l’ère Meiji dans la continuité d’un même événement. Il fait disparaître les acteurs historiques au profit d’un face-à-face entre « le shogun », anonyme et absent de sa fiction, et « le mikado », également privé de nom. Il simplifie aussi les enjeux de la restauration impériale. Le shogun de son roman et ses partisans se sont battus pour défendre la féodalité et pour interdire l’accès de l’archipel aux étrangers face à l’empereur et à ses soutiens qui incarnent, dans le récit, un esprit progressiste et ouvert aux apports de l’Occident. Si André Laurie, ancien communard qui a commencé à écrire ses romans pour la jeunesse en exil à Londres, prend le parti des personnages qui ont combattu pour le shogun, c’est parce que ceux-ci appartiennent au camp des vaincus. Le détour par l’archipel nippon et par ses guerres civiles lui permet de signifier « gloria victis », de prôner l’amnistie des anciens révoltés et, même, de réaliser celle-ci dans sa fiction. En racontant un siège imaginaire, en dotant l’épisode d’une happy end, il construit une version idéalisée de la résistance de Takeaki Enomoto face à l’armée impériale, de la rébellion de Takamori Saigô en 1877 et de la Commune de Paris. Le déplacement au Japon ne sert pas seulement à délivrer un enseignement sur les conflits politiques, passés ou en cours, situés en France. Le Japon est le seul pays des Vies de collège à offrir, tout à la fois, un miroir, un modèle et un partenaire à la France. Parce qu’il est un miroir pour la France, à la manière du Hanovre ou de l’Italie, et un modèle, comme l’Angleterre ou les États-Unis, l’archipel d’Extrême-Orient occupe une place singulière parmi les différents pays de la série. Il permet au romancier de formuler un message optimiste sur l’avenir de la France. André Laurie se situe ainsi en décalage par rapport aux conclusions inquiètes que les récits de voyage de son temps tirent de la découverte du Japon. À l’ère Meiji, explique Patrick Beillevaire, un « étonnement mêlé de crainte saisit l’Occident devant la puissance d’un Japon soupçonné d’être un rival ethnique ou culturel plus encore qu’un concurrent économique »1. Sous la plume d’André Laurie, l’exemple japonais est, non pas inquiétant, mais rassurant pour la France. En effet, le Japon des Vies de collège offre le cas d’un pays fragilisé par une guerre civile de dix ans (selon la durée indiquée dans le roman) et menacé de colonisation par les États-Unis et par les nations européennes qui, en 1880, a réussi à dépasser les divisions intérieures et à s’imposer comme État indépendant sur la scène internationale. L’analogie suggérée par André Laurie entre deux pays qui ont vécu une guerre civile et sur lesquels pèse une menace, pour l’un de colonisation, pour l’autre de déclassement à la suite de la défaite militaire de 1870-1871, est porteuse d’espoir et d’enseignement pour la France. Il indique les conditions de la réussite : assurer la participation de tous au progrès de la nation en oubliant les divisions passées, adopter des réformes notamment dans le domaine de l’enseignement, s’engager résolument sur la voie de l’innovation technique et d’une économie mondialisée. En 1901, André Laurie complète cette leçon dans À travers les universités de l’Orient. Dans ce volume, le douzième de sa série, il envoie Jean-Charles Bertoux, le jeune Français formé à l’école américaine de L’Oncle de Chicago, découvrir l’Égypte, l’Inde, la Chine et le Japon. Ce volume des Vies de collège complète l’éventail des relations possibles entre le Japon et la France. Dans Autour d’un lycée japonais, l’enrichissement mutuel entre les deux pays est de nature intellectuelle, morale et artistique. André Laurie ajoute une dimension économique dans À travers les universités de l’Orient. Le jeune héros du roman accomplit un aller-retour entre la France et l’archipel nippon avec la mission de sauver les canuts lyonnais en achetant et en rapportant des vers à soie nécessaires à leur industrie. Le Japon rejoint ainsi le groupe formé par l’Angleterre et par les États-Unis, les deux pays des Vies de collèges dont André Laurie fait des partenaires économiques pour la France. Après avoir plaidé pour une meilleure représentation des soieries françaises sur le marché américain dans L’Oncle de Chicago, André Laurie vante désormais l’intérêt d’importer des vers à soie japonais pour augmenter et pour améliorer la production des soyeux lyonnais.
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Contributor : Isabelle Guillaume Connect in order to contact the contributor
Submitted on : Monday, December 9, 2019 - 9:11:08 AM
Last modification on : Tuesday, June 22, 2021 - 2:18:11 PM

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  • HAL Id : hal-02399296, version 1

Citation

Isabelle Guillaume. Le Japon des Vies de collège d’André Laurie. Revue d'histoire littéraire de la France, Presses universitaires de France (PUF), 2019, pp.927-945. ⟨hal-02399296⟩

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