La fabrique du philosophe. Portraits de philosophes en pédagogues dans quelques fictions d’éducation négative

Résumé : La question pédagogique mobilise toute l'attention des philosophes au siècle des Lumières. La paideia est certes une question philosophique fondamentale depuis l’Antiquité, qui a retrouvé une actualité nouvelle au XVIIe siècle, après la mise en évidence cartésienne des préjugés attachés à l'enfance. Mais au XVIIIe siècle, se développe, on le sait, un véritable « mythe de l’éducation ». Non seulement le projet pédagogique est essentiel à la philosophie des Lumières (en vertu d’une idéologie visant à la diffusion de la philosophie éclairée), mais tout pédagogue désormais doit être philosophe comme l’indique assez clairement le vœu formulé par Condillac dans son Essai sur l’origine des connaissances : « Il serait à souhaiter que ceux qui se chargent de l’éducation des enfants n’ignorassent pas les premiers ressorts de l’esprit humain ». C’est dans ce contexte qu’apparaît une figure spécifique, à bien des égards, de la fiction des Lumières : celle du Philosophe-pédagogue. On pourrait certes évoquer quelques précédents, par exemple le personnage de Socrate qu’on trouve dans l’un des récits qui composent les Amours des grands hommes de Mme de Villedieu, en 1671 . Et surtout, au théâtre, Arnolphe dans L’École des femmes, trop souvent assimilé à un simple barbon de convention. Adoptant d’emblée une posture de « philosophe », Arnolphe se prévaut, en réalité, d’une science de la nature, de la société et des femmes, pour justifier le couple qu’il entend former de l’homme mûr supérieurement sage et de la femme-enfant foncièrement inepte . Fondé sur une analyse philosophique de la société humaine en général, et de la nature féminine en particulier, l’isolement méthodique d’Agnès n’est que la condition préalable d’un projet essentiellement pédagogique . L’originalité de Molière, au sein de la tradition dont il s’inspire, est frappante. La folie d’Arnolphe n’est plus seulement « humorale », ou caractérologique. Sa déraison est beaucoup moins le résultat d’un égarement que l’issue paradoxale de l’exercice d’une rationalité philosophique qui, au lieu de conduire à une sagesse, débouche sur un projet monstrueux. C’est en cela, sans doute, que la comédie de Molière ouvre la voie, fût-ce de manière souvent méconnue, à toute une postérité dans la fiction narrative des Lumières. C’est à cette postérité, mais plus généralement aussi à d’autres types de philosophes-pédagogues dans des fictions d’expérimentations pédagogiques ou d’« éducation négative » (pour emprunter à Rousseau un concept clef de l’Émile ) qu’on voudrait s’intéresser ici. Car ces fictions semblent offrir un moyen privilégié de repérer les signes d’une interrogation inquiète sur la face obscure de cette figure cardinale des Lumières qu’est le philosophe. Car de ce point de vue, la différence entre la fiction narrative et la fiction théâtrale du XVIIIe siècle paraît frappante : « Les Lumières n’ont pu, et sans doute ne pouvaient représenter sur scène la perversion des Lumières » affirmait récemment Jean Goldzink . C’est au contraire cette perversion que les différentes figures de philosophes-pédagogues dans la fiction narrative du XVIIIe siècle permettent de faire affleurer.
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Pierre Hartmann, Florence Lotterie. Le Philosophe romanesque. L’image du philosophe dans le roman des Lumières, Presses universitaires de Strasbourg, 2007, Centre d'étude des Lumières de l'Université de Strasbourg, 978-2-86820-306-9. 〈http://pus.unistra.fr/livre/?GCOI=28682100646790〉
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Soumis le : vendredi 6 avril 2018 - 10:01:48
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Christophe Martin. La fabrique du philosophe. Portraits de philosophes en pédagogues dans quelques fictions d’éducation négative. Pierre Hartmann, Florence Lotterie. Le Philosophe romanesque. L’image du philosophe dans le roman des Lumières, Presses universitaires de Strasbourg, 2007, Centre d'étude des Lumières de l'Université de Strasbourg, 978-2-86820-306-9. 〈http://pus.unistra.fr/livre/?GCOI=28682100646790〉. 〈hal-01760201〉

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