Activités agricoles et territoires

Résumé : La question de l’adaptation de l’agriculture et de la forêt au changement climatique peut s'envisager selon deux grandes approches, dont les conséquences en termes de recherche et d’action diffèrent assez radicalement. La première approche consiste à considérer l’agriculture et la forêt, comme c’est de plus en plus le cas, comme des filières parmi d’autres, l’agriculteur faisant figure d’agent productif parmi beaucoup d’autres. Une telle approche trouve sa justification dans la baisse tendancielle de la contribution de l’agriculture et de la forêt au produit intérieur brut ; elle s’explique plus fondamentalement par le fait anthropologique majeur selon lequel la culture agricole et rurale des sociétés occidentales se délite à grande vitesse à partir de la seconde moitié du XXe siècle (Serres, 2001). Dès lors, aucun traitement de faveur n’est à prévoir : les acteurs des filières agricoles et forestières ne devront compter que sur eux-mêmes afin de trouver les conditions et les moyens de l’adaptation, au même titre que l’industrie automobile ou tout autre secteur tenu d’innover pour survivre aux contraintes et défis que le réchauffement planétaire impose à leur activité. Certains résisteront, beaucoup disparaîtront. La société n’influencera pas ou peu l’évolution des choses. La compétitivité, la capacité d’innovation technologique et le marché imposeront leurs lois. Une seconde approche est cependant possible, pour peu que l’on mobilise à bon escient la notion de territoire, une notion généralement absente des débats et processus internationaux consacrés au changement climatique. Selon Le Robert (2004), le territoire est une « étendue de pays sur laquelle s'exerce une autorité, une juridiction ». Plusieurs disciplines relevant des sciences humaines et sociales enrichissent cette acception juridique en définissant le territoire comme un espace faisant l’objet d’une appropriation matérielle et symbolique par une collectivité humaine. Plus que des limites administratives ou politiques, le territoire procède d’un sentiment d’appartenance et de prise en charge partagé d’un ensemble de réalités qui caractérisent justement le territoire aux yeux de ceux qui le reconnaissent comme tel. Les territoires sont donc des lieux de résidence, de travail, de transport d’individus reliés entre eux par des solidarités plus ou moins fortes, et attachés à un espace géographique qui fait sens pour eux. Cette acception n’est pas restrictive : elle autorise la possibilité de territoires gigognes. L’identité ne se joue pas qu’à l’échelle d’un territoire restreint, local, mais se détermine aussi à des échelles supérieures, pouvant s’étendre jusqu'au monde dans son ensemble. Ainsi n’est-elle pas donnée une fois pour toutes. Les territoires se dessinent ou se délitent en fonction de la capacité des acteurs à co-construire des espaces de vie et des projets. Or, les activités agricoles et forestières gagnent à être mises en perspective au sein des territoires. Elles occupent en effet une part importante de l’espace, espace toujours partagé, de manière consensuelle ou conflictuelle, avec d’autres usages qui concernent l’ensemble des résidents permanents ou temporaires (chasse, pêche, promenade, jogging, VTT, …). Cet usage de l’espace dans le territoire, lié à la dimension alimentaire, est très ancien, et recouvre une valeur symbolique importante dans la culture, le patrimoine et la construction de l’identité du territoire à travers des produits typiques, des paysages ou des architectures remarquables. Aujourd'hui encore ces activités tiennent dans de nombreux cas une place importante dans la production du territoire et génèrent des emplois induits dans le cadre de filières plus ou moins localisées. Elles peuvent également devenir les garants d’une certaine autonomie en matière alimentaire, énergétique, ou au regard d’autres ressources naturelles. Confrontés à des incertitudes croissantes (raréfaction des ressources pétrolières, menace de conflits, risques technologiques,…) et à une demande importante en termes de « confiance » alimentaire, de « traçabilité », le retour en force d'une notion d'autonomie peut conduire pays, villes et territoires à accorder une importance renouvelée aux espaces agricoles et forestiers qu’ils abritent. Enfin, les activités agricoles et sylvicoles ont un impact sur l’environnement : paysage et cadre de vie, qualité et disponibilité des eaux, qualité de l’air, biodiversité, recyclage des déchets… En somme, tout change à partir du moment où les acteurs agricoles et forestiers ne sont plus livrés à eux-mêmes pour faire face au changement climatique. Ils peuvent de manière réaliste compter sur la mobilisation à leurs côtés d’autres acteurs, et, dans une certaine mesure et sous réserve d’utiliser les bons leviers, de la société dans son ensemble, que celle-ci soit locale, régionale, nationale,…, précisément parce qu’agriculture et forêt jouent un rôle souvent primordial dans l’économie et l’identité des territoires. Ces spécificités engendrent des interactions fortes entre acteurs agricoles et forestiers et les autres acteurs du territoire, entre dynamiques agricoles et forestières et dynamiques territoriales. De fait, l’adaptation de l’agriculture aux changements climatiques ne pourra pas être neutre par rapport au devenir du territoire. Inversement, la dynamique territoriale peut être un facteur d’accompagnement et de soutien - ou au contraire un obstacle - à l’adaptation aux changements climatiques. Le territoire cristallise les interactions entre les activités agricoles et le reste de la société, et c'est donc dans ce cadre qu'il faut envisager les nouvelles contraintes environnementales et l'adaptation de l'agriculture.
Mots-clés : Agriculture
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https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01396071
Contributor : François Bertrand <>
Submitted on : Sunday, November 13, 2016 - 8:10:00 PM
Last modification on : Tuesday, November 19, 2019 - 2:38:45 AM
Long-term archiving on: Monday, March 20, 2017 - 5:01:05 PM

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François Bertrand, Hervé Brédif, Eric Duchêne, Etienne Josien, Martine Tabeaud. Activités agricoles et territoires. Jean-François Soussana. S’adapter au changement climatique. Agriculture, écosystèmes et territoires, Quae, pp.10, 2013, Synthèses, 978-2-7592-2016-8. ⟨hal-01396071⟩

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