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Conference papers

Raconter comment cela se passe vraiment. Comparaison entre la narration de la recherche dans les cahiers de laboratoire et dans les articles de recherche

Résumé : Dans cette étude, nous cherchons à caractériser la façon dont la recherche scientifique est mise en récit dans le cahier de laboratoire à travers une comparaison avec l'article de recherche. Dans les sciences expérimentales, le cahier de laboratoire est le document dans lequel le chercheur consigne au jour le jour le détail de ses travaux, une sorte de journal de bord où il enregistre ses relevés et calculs, ses hypothèses, les méthodes utilisées, les résultats obtenus et les conclusions tirées, au fil de leur obtention. Il rend compte du cheminement de l'expérimentation scientifique, de l'idée à la conclusion. Il a aussi une fonction juridique d'assurer la traçabilité de la recherche, et l'antériorité ou l'authenticité des résultats. C'est pour cette raison que les cahiers sont normalement inaccessibles à toute personne extérieure au laboratoire, et que ce genre n'a pratiquement pas été étudié . Dans le cadre du mouvement de la science ouverte (Open Science), cependant, certains chercheurs ont mis leur cahier en ligne (Open Notebook Science: onsnetwork.org) afin de partager aussi bien leurs données et leurs réussites que leurs échecs avec leurs confrères. Pour notre étude, nous avons sélectionné un de ces cahiers en ligne, celui d'un jeune chercheur américain en bioinformatique à l'université de Boston , ainsi que l'article de recherche par le même auteur qui correspond à l'expérimentation décrite dans le premier chapitre du cahier. L'intérêt d'analyser le cahier de laboratoire est qu'il donne accès à une étape du récit de la recherche qui était jusqu'à présent cachée, étape importante puisque le cahier est la première trace écrite du travail expérimental, bien en amont de toute publication sous forme d'article. Nous faisons d'abord une brève présentation du contenu et des objectifs du cahier, d'où ressortent certaines caractéristiques qui le distinguent très nettement de l'histoire racontée dans l'article. Contrairement aux genres de recherche en aval comme la communication de congrès ou l'article, le cahier n'est pas sélectif mais exhaustif : tout est répertorié, y compris les données provenant d'expériences non-concluantes ("dark data") et les données erronées. De par son exhaustivité, le cahier n'a donc pas encore de but rhétorique, il se situe au stade des données brutes. Le cahier a toutefois une fonction cognitive organisatrice : à travers les résumés intermédiaires ("Brief Conclusions") consignées chaque jour dans le cahier, le chercheur évalue ses résultats, spécule sur les causes et planifie les futures actions à prendre dans l'espoir d'arriver progressivement à une compréhension du phénomène scientifique. Dans l'analyse de la narrativité dans le cahier présentée ensuite, nous procédons en deux étapes, chacune correspondant à un niveau d'analyse différent. La structure du récit est examinée à l'aide du modèle narratif des "Textual Patterns" (Hoey 1983, 2001) qui s'est avéré particulièrement bien adapté aux discours scientifiques et techniques (Flowerdew 2008; Charles 2011); cette analyse structurelle est appliquée au niveau des chapitres du cahier, puisque chaque chapitre décrit une expérimentation différent et constitue donc un récit autonome. Nous analysons ensuite trois traits qui caractérisent la forme linguistique de la narration : immédiateté, orientation prospective et spéculation, et personnalisation du récit. Ces traits étant récurrents quel que soit le chapitre, ce deuxième niveau d'analyse s'applique à l'ensemble du cahier. Les résultats de l'analyse structurelle effectuée à l'aide de trois patrons ou matrices (Problem-Solution, Goal-Achievement, et Gap in Knowledge-Filling), fournissent un éclairage inédit sur le récit de la recherche expérimentale. Celle-ci apparaît comme faite de tâtonnements, de tentatives - méthodiques certes mais dont beaucoup sont infructueuses - répétées en boucle jusqu'à l'obtention d'un résultat positif ou d'un échec définitif conduisant à l'abandon de la recherche, et non comme un récit linéaire comme le laisse supposer l'article de recherche. Contrairement à l'article où le récit est fait a posteriori et où le déroulement suit l'argumentation de l'auteur et non la chronologie réelle, la description de ces étapes dans le cahier est chronologique et quotidienne. L'analyse linguistique permet de cerner trois aspects particuliers au carnet. Premièrement, en raison de ce raccourcissement entre le moment de la narration et le monde narré, les problèmes et les découvertes sont présentés dans les cahiers de laboratoire comme des "informations de dernière minute", d'où une immédiateté du récit, qui se traduit par l'emploi fréquent du présent en -ing (où, grâce à la subjectivité associée aux formes en -ing, les procès sont présentés comme vécus de l'intérieur par l'auteur) et de marqueurs temporels faisant référence au présent, soit ponctuels (today, now…) soit imperfectifs (so far, still, not yet…). L'analyse de la dimension temporelle révèle également que l'article est essentiellement orienté vers le passé et rend compte du travail achevé, alors que le cahier est orienté vers le futur, d'où une fréquence élevée de will ou going to, souvent accompagnés d'adjectifs ou adverbes orientés vers le futur proche (the next step, tomorrow), d'items lexicaux exprimant les attentes du chercheur (try, hopefully), ou d'adverbes modaux et de formes interrogatives traduisant la spéculation. Enfin, ce récit n'est pas raconté de façon impersonnelle, contrairement à l'article de recherche. La narration se fait à la première personne, avec une fréquence élevée (37 occurrences par 1000 mots) du pronom I. En nous inspirant de la classification proposée par Fløttum et al. (2006), nous avons comparé les différents rôles d'auteur assumés par l'auteur du cahier et les auteurs de l'article, en distinguant 5 grandes catégories : research verbs, discourse verbs, cognition verbs, argument verbs, et evaluation verbs. L'analyse montre des différences significatives entre le cahier et l'article de recherche correspondant concernant les 3 dernières catégories : alors que l'auteur du cahier ne cherche pas à construire une argumentation pour convaincre un lecteur, les verbes dénotant la conceptualisation de la recherche en cours, ainsi que la voix évaluative et émotionnelle du chercheur, y sont très présents. Dans cette première exploration d'un genre jusqu'à présent très peu étudié, le cahier représente en quelque sorte le chaînon manquant, entre les discussions de laboratoire en amont et les genres plus construits et argumentatifs en aval, et qui nous révèle peut-être la ‘vraie' histoire de la recherche expérimentale, et non pas ce qui a été qualifié plutôt comme 'the phony story' (Berkenkotter & Huckin 1995) racontée dans l'article de recherche, où tout a été recontextualisé.
Document type :
Conference papers
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https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01256112
Contributor : Médiathèque Télécom Sudparis & Institut Mines-Télécom Business School <>
Submitted on : Thursday, January 14, 2016 - 1:53:15 PM
Last modification on : Wednesday, June 24, 2020 - 4:18:47 PM

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  • HAL Id : hal-01256112, version 1

Citation

Elizabeth Rowley-Jolivet, Shirley Carter-Thomas. Raconter comment cela se passe vraiment. Comparaison entre la narration de la recherche dans les cahiers de laboratoire et dans les articles de recherche. Journées d’études "La mise en récit dans les discours spécialisés", Apr 2015, Paris France. ⟨hal-01256112⟩

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