Sentiments d'injustice dans la France contemporaine

Résumé : Les enquêtes internationales et nationales témoignent d'une sensibilité des Français aux inégalités sans rapport avec leur réalité objective (Chauvel, 2006). Afin de comprendre cette sensibilité aux inégalités et à l'injustice, nous avons exploité l'enquête représentative Perception des inégalités et sentiments de justice (PISJ) comportant également un volet qualitatif. La série des 51 entretiens semi-directifs, menés entre 2010 et 2011, dans le cadre de cette enquête a permis de saisir les raisons pour lesquelles une situation est jugée juste ou injuste et conjointement d'identifier les formes contemporaines du sentiment d'injustice qui ne s'épuisent en l'occurrence pas - contrairement à ce que prédit la théorie de la reconnaissance d'Axel Honneth - dans l'expérience du mépris social. Nous soulignerons la prégnance de sentiments d'injustice, fondés sur des revendications de justice distributive et renvoyant à des idées intuitives du juste. Ces revendications décrivent une classe spécifique de sentiments d'injustice, correspondant à des attentes normatives (en termes de justice sociale) propres à la société française contemporaine et parfois ignorées par la littérature sociologique. Ces sentiments laissent émerger un référentiel axiologique redéfinissant l'ordre du juste et de l'injuste, pour l'ensemble de l'interaction sociale contemporaine. Il s'ordonne autour de trois exigences ou principes fondamentaux : la non réduction, pour des raisons arbitraires, des opportunités de choix individuel, l'exigence de ne pas subir les conséquences de dotations ou de conditions qui ne dépendent pas de soi, la non " perméabilité " des sphères de la justice, cette dernière exigence donnant lieu à une appréhension critique du déterminisme social, celui-ci apparaissant en effet comme une injustice fondamentale qui structure l'interprétation sociale commune de la justice des dotations individuelles initiales. Nous montrerons ainsi que les sentiments d'injustice ne peuvent être aujourd'hui considérés comme exclusivement conditionnés par des situations singulières dans lesquelles des intérêts personnels se voient lésés. Une indéniable objectivité se laisse saisir dans les sentiments de justice et en particulier dans l'expression déterminante du jugement d'injustice, c'est-à-dire lorsque celui-ci se formule en référence à un principe objectif et à un droit, par exemple, bafoué. La référence à des normes absolues de justice permet de cerner, au cœur des sentiments d'injustice, les termes de ce que devrait être, de nos jours, le contrat social fondateur d'une société juste, en régime démocratique et libéral. Ce contrat s'explicite notamment à partir de principes de non discrimination et d'égalité de traitement, d'égalité des chances, à partir de l'interprétation du mérite, de la place du travail dans la société française et de la rétribution de l'utilité sociale ainsi qu'en référence à la distribution des bénéfices sociaux. La référence au mépris social n'est plus aujourd'hui le motif explicatif central des sentiments d'injustice.
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Contributor : Caroline Guibet Lafaye <>
Submitted on : Thursday, February 20, 2014 - 2:00:49 PM
Last modification on : Tuesday, April 24, 2018 - 5:20:12 PM
Long-term archiving on : Tuesday, May 20, 2014 - 4:32:06 PM

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Caroline Guibet Lafaye. Sentiments d'injustice dans la France contemporaine. Économies morales et légitimités politiques au Maghreb., Mar 2014, Tunis, Tunisie. ⟨hal-00948986⟩

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