Skip to Main content Skip to Navigation
Conference papers

Organisation scientifique du travail et progrès agronomiques : quelques bases du succès économique et du particularisme des plantations Michelin au Viêt-nam

Résumé : L'exploitation de l'hévéa, « l'arbre à caoutchouc » demeure dans l’histoire de la domination française en Indochine, le symbole de l’expansion économique de la région. Initiée dès la fin du XIX° siècle, elle ne connut véritablement son essor qu’au milieu des années vingt quand des grands groupes industriels et financiers y investir massivement et y développèrent des grandes plantations. Parmi eux, figurait Michelin. Se développa alors un secteur agricole moderne et capitalistique à tendance monopolistique : trois groupes contrôlaient la plupart de ces grandes exploitations et produisaient 71% du caoutchouc indochinois en 1945. En dépit d'un investissement plus tardif que dans les colonies britanniques et hollandaises voisines de Malaisie et d'Indonésie, les efforts réalisés dans les domaines de l'organisation scientifique du travail, de l'agronomie ou des procédés industriels de transformation du latex contribuèrent à faire de l'Indochine la région ayant les plantations les plus modernes et les plus compétitives du monde à la veille de la Seconde Guerre mondiale. L'entreprise Michelin fut à la pointe dans chacun de ces domaines malgré son manque d'expérience en hévéaculture quand elle s'implante dans ce pays à partir de 1925. En investissant dans l'hévéa -deux plantations d'une surface totale de 15000 hectares dont 9000 défrichés et mis en culture en moins de trois ans- le manufacturier clermontois était persuadé que son expérience d'industriel pouvait contribuer à moderniser ce secteur. Les archives Michelin et les archives du Gouverneur de Cochinchine conservées au Viêt-Nam permettent de constater que Michelin fut un précurseur dans le domaine de l'organisation scientifique du travail, dès la mise en valeur de ses concessions, et que dix ans plus tard il conservait une avance importante sur ses principaux concurrents. Cette hausse constante des rendements, principale caractéristique des plantations Michelin au niveau économique, est due à la combinaison de plusieurs facteurs. D'abord la mise en place précoce d'une organisation scientifique du travail, inspirée des méthodes de Taylor appliquée pour la première fois dans le domaine agricole. Chaque mouvement entrant en compte dans les différents processus de production (du défrichement à la saignée) est décomposé afin d'en mesurer le temps d'exécution et faciliter le contrôle. Cette rationalisation du travail s'accompagne de la généralisation du travail à la tâche qui aboutit également à accroître les cadences et la charge de travail de chaque coolie. Ces principes tayloristes s'appliquèrent dès les défrichements opérés en un temps record (2500 hectares défrichés en 120 jours), la trouaison (500000 trous réalisés à la main en 40 jours à Dâu-Tiêng), l'entretien des parcelles, le greffage puis la saignée (420 hévéas saignés par coolie à Dâu-Tiêng en 1937 contre 290 pour la plantation voisine de Quan-Loi appartenant pourtant au leader du secteur, la Société des Terres Rouges). Le recours au chronographe, inventé par Michelin pour ses usines en métropole et imposé ensuite sur ses plantations, permit d'accroître les rendements de 20% pour chaque coolie. Le principe s'applique aussi dans les usines de traitement de la gomme, occupant plusieurs centaines d'ouvriers au sein des plantations Michelin. L'homme est ici progressivement remplacé par la machine. Les administrateurs coloniaux ne manquèrent pas de pointer qu'un tel système aboutissait à déshumaniser le travail, ce qui ne manqua pas d'entraîner des résistances chez les ouvriers. A côté de cette rationalisation des procédés de récolte et de fabrication, une pression constante s'exerce en effet sur les coolies pour hausser les cadences. La planification de l'ensemble des chantiers, la définition d'objectifs hebdomadaires et leur suivi quotidien contribuent à cette pression permanente qui se traduit par une usure rapide de la force de travail et par des violences de l'encadrement. Réaliser les objectifs, c'est aussi avoir l'esprit Michelin qui demande 1°) en utilisant la méthode donnée de rechercher constamment à diminuer le prix de revient. 2°) de rechercher une nouvelle méthode conduisant au but et diminuant encore si possible le prix de revient . Se met ainsi en place ce que Christophe Bonneuil a qualifié d'« agronomie de surveillance ». Cette hausse des rendements est aussi le résultat des progrès constants réalisés dans le domaine agronomique, notamment dans le choix des essences à planter et du greffage. Le recours massif au greffage fut un pari tenté par Michelin dès 1928 et il conserva une avance sur ses concurrents pendant près de dix ans grâce à ces choix stratégiques. L'entreprise a immédiatement misé sur la recherche et investi dans un laboratoire dans son immense plantation de Dâu-Tiêng qui développa toute une série d'améliorations dans le traitement du latex et déposa des brevets pour de nouvelles machines. Dans son souci permanent de privilégier la recherche du progrès technique sur l'empirisme, la Société ne s'est pas contentée d'appliquer les méthodes anciennes de ses concurrents, voulant là aussi « faire du neuf », préférant recourir à des ingénieurs plutôt que des cadres expérimentés bon connaisseurs du milieu et des moeurs. L'entreprise voulut suppléer l'absence en Indochine, d'un institut de recherche soutenu par l'État, comme c'était le cas dans les colonies voisines. Indiscutablement, l'amélioration de la qualité du caoutchouc fut un enjeu majeur pour la Société. Ces éléments contribuèrent à faire des plantations Michelin celles dont le rendement à l'hectare était parmi les plus élevés au monde, garants de bénéfices considérables. La culture du secret qui caractérise l'entreprise Michelin rendait illusoire jusqu'à présent toute estimation de sa production de gomme et de ses bénéfices. La présente étude, s'appuyant sur certaines pièces issues des archives Michelin, permettent de reconstituer le succès économique de ces plantations et la croissance régulière de leur production, atteignant 10000 tonnes de gomme en 1963. Les bénéfices furent constants, y compris pendant les périodes de guerre, jusqu'en 1964, date à partir de laquelle les destructions liées à la guerre du Viêt-Nam amènent la société à fermer l'une de ses plantations et à réduire les activités de la seconde. Mais elle poursuivit cette exploitation jusqu'en 1975, date à laquelle ses deux plantations sont expropriées par le nouveau gouvernement communiste.
Complete list of metadata

https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-03137987
Contributor : Eric Panthou <>
Submitted on : Wednesday, February 10, 2021 - 6:44:23 PM
Last modification on : Wednesday, February 24, 2021 - 10:50:02 AM

Identifiers

  • HAL Id : hal-03137987, version 1

Collections

Citation

Eric Panthou. Organisation scientifique du travail et progrès agronomiques : quelques bases du succès économique et du particularisme des plantations Michelin au Viêt-nam. Économie et développement durable : héritages historiques et défis actuels au sein du monde francophone, Université Paris IV Sorbonne; Université Lyon 3, Nov 2012, Paris, France. pp.174-188. ⟨hal-03137987⟩

Share

Metrics

Record views

29