De l'impossible violence aux troubles du comportement : l'observation médico-pédagogique des jeunes délinquantes dans la Belgique des années cinquante

Résumé :

Le tournant du XIXe et du XXe siècle est marqué par une importante réorganisation des dispositifs institutionnels de régulation sociale. Parmi ces réformes, on assiste à la transformation des politiques pénales, tournées vers la prévention plus que la répression,   selon la doctrine de la « défense sociale » dont la Belgique est le laboratoire. Fondée sur une anticipation de la délinquance, cette nouvelle rationalité pénale se penche naturellement vers la jeunesse, dont l'inoculation des déviances relèverait d'une meilleure stratégie pénologique. En outre, cette jeunesse incarne alors la promesse d’un avenir politique pacifié, au sortir de troubles sociaux de grande envergure dans les années 1890. La loi belge de 1912 sur la protection de l’enfance consacre cette approche, conjuguant au champ pénal les politiques sociales en plein essor et les progrès récents des sciences de l’enfant. La loi remplace la notion de discernement par celle d’éducabilité, instaurant l’irresponsabilité pénale des jeunes délinquants. Elle impose l’étude préalable du milieu et de la personnalité du mineur, à l’aide de l’enquête sociale et l’examen médico-psychologique.

Une entrée possible pour étudier cette question de la médicalisation de la délinquance juvénile est celle de la violence juvénile, en particulier féminine, à laquelle les sciences de la personnalité vont donner un jour nouveau. La violence féminine a longtemps été occultée dans les discours et les représentations par les mésusages masculins de la force, associée à la virilité. Ces représentations s’avèrent particulièrement prégnantes s’agissant des jeunes : alors que la brutalité paraît être constitutive d’une masculinité en construction (et par là même normalisée), la violence des jeunes filles reste impensable, cachée, ou symptomatique de leur état pathologique. Ainsi, lorsqu’elles se rebellent publiquement, les jeunes filles sont parfois qualifiées de « viragos », masculinisées en raison de leur cruauté. En raison de cet impensé, les jeunes filles n’étaient que très rarement stigmatisées pour leur violence, jusqu’à l’irruption des sciences du psychisme dans le champ judiciaire. L’arrivée des institutions d’observation médico-pédagogiques suscite une nouvelle perception de la violence féminine, qui s’incarne désormais sous les traits de la catégorie des « troubles du comportement ». Le caractère très normatif des dossiers d'observation stigmatisant le genre, la classe sociale ainsi que l’origine ethnique des jeunes placées sous la toise des experts de la personnalité n’en révèle pas moins la voix des jeunes filles scrutées dans ces institutions. Ces jeunes filles dont on pointe et suscite en même temps la violence au sein des institutions totales que sont les établissements d’observation, apparaissent comme des métaphores du changement social et notamment de la place de la jeunesse dans les sociétés occidentales des années 1945-1970. 

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Contributor : Okina Université d'Angers <>
Submitted on : Friday, November 16, 2018 - 12:16:08 PM
Last modification on : Friday, November 15, 2019 - 11:26:04 AM

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  • HAL Id : hal-01924852, version 1
  • OKINA : ua12357

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David Niget, Ludivine Bantigny, Jean-Claude Vimont. De l'impossible violence aux troubles du comportement : l'observation médico-pédagogique des jeunes délinquantes dans la Belgique des années cinquante. Sous l’œil de l’expert : les dossiers judiciaires de personnalité, Publications des universités de Rouen et du Havre, pp.105-122, 2010, Changer d'époque ; 22, 978-2-87775-507-8. ⟨hal-01924852⟩

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