“Ô blasphème de l’art !” Les allégories déconstruites

Résumé : Les Fleurs du Mal sont une poésie de combat. L'allégorie, voilà l'ennemi. Ennemi chéri, bien sûr : Baudelaire aime, recherche l'allégorie ; mais c'est pour mieux lui tordre le cou. L'allégorie est une hydre : cet ennemi est invincible parce qu'il est intime. En l'allégorie, « ce genre si spirituel », Baudelaire meurtrit son âme, la part divine qui prétend régir le corps. Le combat contre l'allégorie n'est donc pas distinct du corps écrivain, reconnu comme principe de la poésie. Or ni l'âme ni le corps ne peuvent être vaincus : la guerre est sans fin. Cet infini résume le tragique baudelairien. Le corps ne peut jouir que des coups qu'il porte à l'âme ; et l'âme n'est pas seulement immortelle, elle est littéralement increvable. Toujours la pensée ressuscite ce fantôme dont la colère du corps a besoin. Le problème – le scandale – de la poésie de Baudelaire, ce n'est donc pas le corps, mais l'âme. « Vois ! je me traîne aussi, mais, plus qu'eux hébété, / Je dis : Que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles ? » Ceux qui lèvent les yeux au Ciel n'ont pas d'yeux ; et celui qui a des yeux est incapable de les lever au Ciel. Le Ciel est le lieu du tourment : c'est donc une poésie chrétienne. Il suffirait de congédier l'idéal pour faire cesser le spleen : hélas, c'est impossible. L'idéal est incorporé à même la chair ; cette incarnation dérègle l'allégorie qui, mise en oeuvre par le poète, devient une « cloche fêlée », « un faux accord / Dans la divine symphonie ». En tant que figure de pensée, l'allégorie s'identifie à l'âme ; elle met en ordre le champ intellectuel ; explicite, didactique, elle révèle le concept invisible au moyen d'images sensibles. Mais que reste-t-il de l'allégorie quand on ne croit plus ni au sens ni à l'ordre ? Il ne reste qu'une pratique de la déconstruction, qui dénonce ce qu'elle énonce, s'acharne sur le cadavre d'une esthétique qui est aussi une idéologie. Or rien n'est plus baudelairien sans doute que l'amour assumé de la destruction pour elle-même : « Plaisir naturel de la démolition ». On le voit : cette démolition n'est nullement une tabula rasa méthodologique, destinée à préparer l'avènement d'une spéculation plus forte, plus hardie. La poésie est moderne en ce qu'au rebours de l'idéal, elle élit comme ferment créateur le plaisir naturel, la pulsion toujours présente de la démolition. En tant que figure, l'allégorie devient le champ de bataille où corps et esprit s'affrontent et où, inévitablement, l'esprit sort vaincu. Or malgré le spleen, qui en est le prix à payer, la damnation reste synonyme de jouissance ; c'est le témoignage que livrent Les Fleurs du mal, ce combat prométhéen contre l'idéal religieux.
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Contributor : Stephane Chaudier <>
Submitted on : Thursday, January 4, 2018 - 1:46:25 AM
Last modification on : Tuesday, July 3, 2018 - 11:35:03 AM
Long-term archiving on : Thursday, April 5, 2018 - 12:37:36 PM

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Stéphane Chaudier. “Ô blasphème de l’art !” Les allégories déconstruites. J.-M. Roulin (dir.). Corps, littérature, société (1789-1900), PUSE, p. 241-251, 2005. ⟨hal-01675053⟩

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