Qu'est-ce qu'une boîte noire ?

Résumé : Ce travail s'inscrit dans une approche linguistique et phénoménologique (Cadiot & Lebas, 2003 ; Cadiot & Visetti, 2001) qui conçoit la dénomination comme l'expression de praxis et d'enjeux argumentatifs, au lieu de fonder la signification sur des principes référentiels objectifs. Appliquée aux termes de couleur, cette conception conteste que la signification d'un mot comme noir consiste dans la perception de la couleur correspondante, ou même dans un certain processus visuel. Noir est d'abord un outil énonciatif, argumentatif, immédiatement expressif dans une gamme thématique variée, à l'intérieur de laquelle s'observent des phénomènes de transposition (Rosenthal & Visetti, 1999), et non pas un désignateur de couleur dont on tire des usages figurés. Nous verrons que, parmi les multiples usages de noir, l'expression boîte noire est celle qui exploite probablement au mieux ce qui caractérise l'adjectif, bien mieux que les usages pour lesquels le terme implique perceptivement la notion de couleur. 1. POURQUOI NOIR N'EST PAS UN DESIGNATEUR DE COULEUR Comme pour toute théorie linguistique, les analyses sont plus ou moins faciles à mener et à appréhender selon les catégories de termes. Nos travaux ont souvent porté sur l'analyse de noms (table 2 , boîte 3 , écran, livre 4 , etc.), de verbes (monter 5 , commencer 6 , etc.), de prépositions (à, de, pour, etc.), parfois d'adjectifs (droit, libéral) 7. Ceci s'explique sans doute par le fait que ces termes sont hautement polysémiques et que c'est à l'aune de la polysémie, problème majeur de la linguistique contemporaine, que toute nouvelle théorie est évaluée en priorité. De ce point de vue, les termes de couleur sont dans une situation doublement particulière. D'une part, ils sont polycatégoriels avant d'être polysémiques. Ils ne sont en effet ni clairement des noms ni clairement des adjectifs (ils ont plutôt des emplois adjectivaux et des emplois nominaux, certains ayant en outre des emplois adverbiaux : voir rouge par exemple). D'autre part, leur polysémie est variable selon les termes (plutôt riche pour noir, sans doute pratiquement nulle pour violet) et surtout difficilement caractérisable dans le cadre d'une théorie linguistique. En effet, et c'est bien là la difficulté principale, il semble que la polysémie des termes de couleur passe par un système symbolique, que le lexique ne ferait qu'exprimer par des symptômes polysémiques. En somme, le comportement linguistique des termes de couleur est vu comme l'expression d'une symbolique des couleurs, et même comme un outil-clef de l'analyse de cette symbolique, comme le formule explicitement l'historien Michel Pastoureau : « Pour l'historien, parler de la couleur, c'est donc parler tout d'abord de l'histoire des mots et des faits de langue… Mais c'est aussi et surtout parler de sa place dans la vie quotidienne, des codes et des systèmes qui l'accompagnent, des règlements émanant des autorités, des morales et des symboles instaurés par les religions, des spéculations des hommes de science, des inventions des hommes de l'art. » (Pastoureau, 2010 : 240)
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Contributor : Franck Lebas <>
Submitted on : Friday, November 24, 2017 - 11:10:46 AM
Last modification on : Friday, March 29, 2019 - 9:52:24 AM

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  • HAL Id : hal-01063428, version 1

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Franck Lebas. Qu'est-ce qu'une boîte noire ?. La Tribune Internationale des Langues Vivantes. Formes sémantiques, langages et interprétations, Hommage à Pierre Cadiot, Editions Anagrammes, pp.147-155, 2012. ⟨hal-01063428⟩

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