Le mois de la bienvenue : Réappropriations des mécanismes électoraux et réajustements de rapports de pouvoirs chez les Bédouins du Néguev, Israël

Résumé : Cette thèse s’interroge sur les conditions d’émergence de formes de participation électorales plus individuelles et idéologiques chez les Bédouins du Néguev à la fin des années quatre-vingt-dix, ainsi que sur leur pertinence dans les réajustements de rapports de pouvoir au sein de cette société, de même qu’entre ses membres et l’Etat d’Israël. En dépit de leur sentiment de marginalité sociale, économique et politique, et malgré la persistance des formes de domination et de solidarité inscrites dans « l’ethos tribal », les Bédouins investissent davantage le processus électoral, sans pour autant l’utiliser de manière uniquement pragmatique pour assurer la promotion d’individus ou de groupes restreints. L’analyse porte sur les données recueillies au cours des campagnes électorales municipales et législatives qui se sont tenues dans la ville bédouine de Rahat respectivement en 1998 et en 1999. Plusieurs comparaisons sont effectuées avec les élections législatives et municipales dont j’ai pu observer le déroulement lors de mes séjours sur le terrain de janvier à juillet 1996, ainsi que de janvier 1998 à février 2001. La thèse s’articule en trois parties. La première envisage les bouleversements sociaux économiques et politiques dans lesquels ont été impliqués les Bédouins du Néguev depuis le 19e siècle. L’accent est mis sur les modes d’intégration de la tribu dans les différents Etats qui se sont succédés pour montrer jusqu’à quel point il est impossible à la fin des années quatre-vingt-dix d’appréhender la société bédouine dans un rapport d’extériorité à l’Etat et à la société israélienne. De même, afin de mieux comprendre l’approche que les Bédouins développent à l’égard du mécanisme électoral dans les années quatre-vingt-dix, cette première partie se consacre à l’étude des modalités d’introduction de cette technique politique depuis les cinquante dernières années au sein de cette société. La seconde partie porte sur la campagne électorale municipale de 1999. Après une analyse du contenu des relations de pouvoir fondées sur les rapports de parenté, de clientélisme, de voisinage, d’amitié et d’affinités idéologiques qui constituent les factions en compétition pour le contrôle de la mairie, je présente les modes de mises en scène de pouvoir et de confrontations. Enfin, j’étudie les codifications locales du rituel civique qui visent à renforcer son efficacité symbolique, pour ensuite examiner les luttes qui s’engagent autour de la réception des résultats. Luttes qui impliquent non seulement les factions rivales, mais également différentes catégories d’élites. Cet examen montre que si la pratique électorale municipale permet d’accéder au pouvoir à des groupes restés longtemps à la périphérie, les élections sont un lieu et un moment où s’articulent différents modes d’exercice et de représentations du pouvoir provenant à la fois de la société dominante israélienne et de la société locale. Car dans la compétition qu’ils se livrent, les acteurs tentent d’imposer des modes de représentation du pouvoir pour légitimer leurs actions, faisant émerger à terme des modes hybrides de domination et de solidarité. Ceci est particulièrement net dans le cadre de l’apparition de nouvelles élites qui imposent de nouvelles manières de penser le politique. Dans la troisième partie, l’analyse des élections nationales de 1999 offre des éléments complémentaires. Elle permet d’envisager sur une autre échelle les modes d’intégration de la population bédouine dans le système étatique israélien. En outre, elle donne la possibilité d’apprécier davantage la multiplication des centres de pouvoir dans cette société et la spécialisation des activités politiques. Car les élites qui organisent la campagne municipale et la campagne nationale ne sont pas les mêmes. Enfin, compte tenu des enjeux moins importants pour les groupes de parenté réels ou classificatoires en compétition sur la scène locale, les individus sont moins sollicités par les solidarités de corps. La mobilisation des votants est donc davantage influencée par des facteurs idéologiques même si les formes de domination et de solidarité inscrites dans « l’ethos tribal » continuent de jouer un rôle important. La question des relations entre ces deux modes d’affiliation se pose ainsi avec plus d’acuité que lors des élections municipales. D’ailleurs, l’examen des visites privées pour le démarchage des voix montre que les chaînes de médiation clientélaires servent de principal canal à la diffusion d’une culture politique fortement individualiste et idéologiquement marquée. Pour mesurer l’impact de la transmission de cette culture politique dans ces conditions particulières, j’envisage les parcours de militants puis ceux d’électeurs locaux. L’accent est mis sur la manière dont les individus articulent différents modes d’autorité et de solidarité pour repenser leur rapport au politique. Dans ce cadre, j’étudie également différents rituels de contestation improvisés au cours de la campagne électoral, rituels qui visent principalement à renverser l’équation dominant/dominé et qui impliquent autant les Bédouins et la société israélienne que les Bédouins et leurs élites locales. Ces rituels jouent un rôle fondamental dans l’expression, mais surtout dans la construction d’une conscience politique collective. Ils compensent également le peu d’influence que les Bédouins peuvent exercer sur les dirigeants nationaux à travers leur vote. Cela me conduit à envisager une nouvelle fois les réappropriations du rituel civique et plus particulièrement les techniques de fraude qui visent moins à modifier les résultats de vote qu’à mettre en scène le pouvoir des militants et de certains électeurs, mais aussi à sanctionner l’affranchissement de la communauté locale de la tutelle des autorités de l’Etat. La fraude favorise donc l’émergence de nouvelles formes de civisme. Dans l’ensemble, décryptant le sens des pratiques politiques locales cet examen permet de mieux cerner le degré de participation et le sens que les Bédouins attribuent au contenu et à la forme de leur vote. Cette étude offre donc une meilleure lecture des résultats électoraux dans le Néguev à la fin des années quatre-vingt-dix, qu’une analyse statistique ne pourrait fournir à elle seule. L’étude des phénomènes d’hybridation des modes d’exercice et de représentation du pouvoir lors de ces deux campagnes, ainsi que celle des phénomènes de politisation remettent en question le supposé rapport d’antinomie entre les modes d’affiliations inscrits dans l’ethos tribal et ceux reposant sur une culture partisane. Elles montrent en outre que cette société tribale arabe est loin d’être rétive à des formes d’arrangements locaux de pouvoir plus démocratiques. Car si la participation des électeurs aux élections locales et nationales ne permet pas toujours d’influencer de manière significative le pouvoir des gouvernants locaux et nationaux, elles contribuent à transformer considérablement les attentes que développent les gouvernés vis-à-vis de leurs gouvernants et plus particulièrement celles concernant leur rôle dans la société. En somme cette analyse ne présente pas simplement une étude des modes d’intégration des Bédouins dans les rouages administratifs de l’Etat, mais surtout la manière dont ils perçoivent, vivent et renégocient leurs relations de pouvoir avec l’Etat et la société dominante.
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Thèse
Anthropologie sociale et ethnologie. EHESS - Paris, 2001. Français
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Soumis le : mercredi 14 juin 2017 - 21:24:06
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Cédric Parizot. Le mois de la bienvenue : Réappropriations des mécanismes électoraux et réajustements de rapports de pouvoirs chez les Bédouins du Néguev, Israël . Anthropologie sociale et ethnologie. EHESS - Paris, 2001. Français. 〈tel-01539480〉

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