La médiatisation des handicap(é)s en France : L'exemple des programmes des chaînes de télévision

Matthieu Grossetête 1 Dominique Marchetti 1
1 Centre européen de sociologie et de science politique de la Sorbonne
CESSP - Centre européen de sociologie et de science politique
Résumé : La question des handicaps semble ignorée à la télévision. Pourtant, son importance est considérable, tant d'un point de vue démographique (près de 12 millions de personnes en France sous l'effet du vieillissement de la population, etc.), législatif (l'accroissement du nombre de handicaps reconnus du fait de la loi du 11 février 2005 pour l'égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées ), économique (la question de son financement) que politique (depuis son évocation dans le débat présidentiel de 2007) et sanitaire (la sélection des naissances et les avancées médicales en matière de réanimation déterminant certaines évolutions démographiques de la population handicapée). Cette énigme n'a pourtant pas suscité l'intérêt des chercheurs en sciences humaines et sociales en France (Boucher, 2003). En effet, il n'existe pas de travaux sociologiques analysant les représentations du handicap véhiculées par la télévision française, alors même que l'amélioration de la visibilité médiatique des populations concernées est au centre de leurs revendications, tout particulièrement depuis l'émergence d'une nouvelle définition du handicap dans les années 1980 (Ravaud, 1999 et 2001 ; Winance, 2004). Celle-ci promeut l'idée qu'il s'agit non pas de déficiences individuelles, mais de situations qui sont le produit d'un environnement social au sens large. C'est en effet aussi dans le regard porté sur le handicap qu'il se crée et se renforce. Les recherches existantes sur la médiatisation des handicaps restent encore très parcellaires pour plusieurs raisons : soit parce qu'elles ne traitent qu'un type de support médiatique peu représentatif de l'ensemble des discours (Lachal, 1990 ; Lachal et Combrouze, 1998 ; Goggin, Newell, 2002 ; Paillette et al., 2002), soit parce qu'elles se focalisent sur une situation de handicap donnée (Breton, 2010 ; Cardon et al, 1999 ; Dutoit et Gafner, 1992 ; Gold et Auslander, 1999 ; Klin et Lemish, 2008 ; Lioger, 1998 ; Philo et al, 1996 ; Walter, 1998), soit enfin parce qu'elles sont essentiellement théoriques ou anciennes (Barnes, 1992 ; Haller, 1999 ; Lachal, 2000). Si on peut également critiquer ces travaux parce qu'ils s'intéressent aux représentations en étudiant le seul contenu des " textes " sans tenir compte du contexte de production (notamment celui des journalistes et de leurs sources d'information), ils concluent tous à la faible visibilité des handicap(é)s dans les médias. C'est précisément parce que ce thème ne constitue pas un enjeu saillant dans les débats publics qu'il est particulièrement pertinent pour saisir des principes généraux de sélection et de construction des problèmes publics dans les médias généralistes de grande diffusion. Il est plus malaisé, mais aussi peut-être plus intéressant, d'étudier les thématiques qui font peu l'ouverture du journal que celles qui y apparaissent régulièrement. En ne s'intéressant qu'aux questions et problèmes qui accèdent à " l'actualité " grand public, on s'interdit, de fait, de réfléchir aux processus invisibles de la médiatisation. Ainsi, cette enquête se propose de cerner dans la période contemporaine (1995-2009) les conditions sociales de possibilité ou d'impossibilité de la médiatisation des situations de handicap à la télévision, c'est-à-dire dans les journaux du début de soirée et dans les autres programmes télévisés français. À travers ce terrain de recherche spécifique, on se donne, d'une part, les moyens de dégager des processus très généraux d'analyse de la construction des problèmes publics en France et, d'autre part, des principes de compréhension de cet espace stratégique que constitue désormais l'espace médiatique, dans la lutte pour faire exister une " cause " à prétention universelle. Le principe directeur du travail consiste à appréhender comment l'accès difficile du problème du handicap à la télévision est le produit de la rencontre entre, d'une part, les propriétés sociales de cet enjeu, tel qu'il est constitué par différents univers sociaux, professionnels, et, d'autre part, le champ journalistique sur lequel des fractions de ces derniers cherchent à peser pour imposer leur point de vue. Les développements proposés ici permettent, à partir de l'enquête statistique sur les journaux et programmes télévisés et des entretiens réalisés avec les journalistes de télévision et leurs sources d'information (cf. encadré), de dresser une évolution générale de la cartographie de la visibilité et de l'invisibilité médiatique du handicap, des différents types de déficiences et des populations concernées. Plus généralement, ce travail construit l'espace des représentations médiatiques dominantes de cette question. Un autre apport consiste à livrer des principes d'explication de ces constats et transformations contemporaines. D'un point de vue théorique, la recherche s'appuie principalement sur la sociologie des problèmes publics et du journalisme . Elle entend tout particulièrement déplacer le regard vers les propriétés des producteurs d'information, les conditions même de la production et de la diffusion en les mettant en relation avec les contenus (Marchetti, 2010 : 10). Toutefois, le concept de problème social n'est pas pleinement satisfaisant dans la mesure où il aboutit à envisager implicitement les personnes handicapées d'une manière normative, voire péjorative. Si ce travail emprunte bel et bien au corpus théorique de ce courant d'analyse, nous éviterons l'usage de l'expression de " problème " pour celle, moins chargé sémantiquement, de " question ". La première partie du rapport rend compte des difficultés d'accès du handicap à la télévision, qui se traduit non seulement dans les données statistiques mais aussi dans la division du travail journalistique ou encore dans le discours des journalistes. Par-delà la concurrence de plus en plus intense entre les différents entrepreneurs de " causes ", cette thématique se caractérise par des propriétés sociales (un groupe hétérogène, divisé, etc.) jugées bien souvent trop négatives pour être dignes de relever d'une actualité capable de rassembler un public suffisamment large. C'est ce qui explique notamment que la thématique ne parvient pas à s'imposer régulièrement et durablement à la télévision, le handicap relevant d'une actualité à la fois dominée, événementielle et institutionnelle. La deuxième partie approfondit ce diagnostic en montrant que les différentes situations de handicap sont en position très inégales dans le processus de médiatisation télévisuelle. L'analyse quantitative donne à voir la surreprésentation des déficiences motrices (et dans une moindre mesure des handicaps sensoriels et cognitifs), qui incarnent très fortement à l'image et dans la parole les représentations dominantes de cette question. Les enfants et les sportifs handicapés se dégagent également comme des figures médiatiques marquantes. En revanche, les handicapés mentaux, psychiques et les polyhandicapés sont jugés beaucoup moins " télégéniques ". Les facteurs explicatifs de ces inégalités renvoient à la fois aux logiques de fonctionnement de l'univers médiatique - qui retraduit à sa manière des transformations économiques, sociales et politiques - et aux fortes différences de structuration de l'espace des associations en charge des différentes situations de handicap. Cette recherche conclut sur les transformations de l'espace télévisuel que la médiatisation du handicap révèle : une individualisation, une dé-médicalisation et une " peopolisation " croissante des contenus.
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Contributeur : Dominique Marchetti <>
Soumis le : lundi 9 septembre 2013 - 18:05:28
Dernière modification le : mercredi 28 septembre 2016 - 16:17:52
Document(s) archivé(s) le : mardi 10 décembre 2013 - 05:48:08

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Matthieu Grossetête, Dominique Marchetti. La médiatisation des handicap(é)s en France : L'exemple des programmes des chaînes de télévision. 2012. 〈halshs-00859988〉

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