Une introduction au principe responsabilité de Hans Jonas

Résumé : Si certains philosophes sont faciles à cataloguer au travers d'une pensée ou d'un courant théorique, ce n'est pas le cas pour Hans Jonas (1903-1993). Si ses écrits ont connu un large succès auprès du grand public que tardive¬ment en France (fin des années quatre-vingt et début des années quatre-vingt-dix), c'est en grande partie dû au fait que la traduction anglaise du Principe Responsabilité date de 1984 et la traduction française de 1990. Au-delà des délais de traduction, les écrits de Hans Jonas répondent parfaite¬ment aux interrogations de la société de l'époque. En effet, la plupart des philosophes ne se sont intéressés que de loin aux problématiques environ¬nementales. Hans Jonas s'est principalement illustré auprès du grand public au travers de l'éthique appliquée et biomédicale car est sous-tendu bien sûr le devenir de la nature mais aussi et avant tout celui de l'humanité. Sa philoso¬phie s'étend sur plusieurs plans : histoire des idées et des religions (dont la gnose), philosophie de la biologie, philosophie de l'esprit, éthique et méta¬physique. Aussi, ces différentes matières constituent-elles les principales phases de sa recherche. En simplifiant, on peut clairement identifier le gnosticisme, la philosophie de la biologie, l'éthique et la responsabilité . Ses maîtres à penser ont été Husserl, Heidegger, Bultmann, Hartman, Whitehead et Jasper. Jonas a donc été formé philosophiquement et initialement au travers de l'approche phénoménologique. À cet égard, Jonas pense percevoir pour la première fois que le concept de responsabilité provient d'un principe éthico-métaphysique dû à Husserl. Toutefois, après s'être forgé sa propre pensée, Jonas reviendra sur ses pas en limitant fortement la portée phénoménologi¬que husserlienne en précisant qu'elle ne pouvait considérer pleinement la corpoité entendue comme la réalité du corps impliquant la conscience. Ce rejet de la phénoménologie de la part de Jonas a été toutefois très tar¬dif. D'ailleurs la philosophie de l'auteur reste ancrée par le Dasein heidegge¬rien. En effet, le principe responsabilité se fonde indéniablement sur un " devoir être ". Jonas a subi l'influence de Heidegger. Jonas vouera une amitié sans borne à Bultman et à Arendt. Il reconnaît à Bultman son apport fondamental en terme de démythologisation. Le rapport entretenu avec Arendt est plus com¬plexe. En effet, il connu Arendt sur les bancs de l'université au début des années vingt lors du séminaire dirigé par Heidegger à Marbourg en Allema¬gne. Si Arendt et Jonas ont, semble-t-il, suivi des voies philosophiques diver¬gentes, il n'en demeure pas moins que de troublantes similitudes demeurent au sujet de l'anthropologie et de la philosophie de l'action développées par Jonas. C'est toutefois la philosophie de la liberté (et du pouvoir) qui définit le mieux la philosophie de Jonas. La liberté ne se limite pas selon Jonas à l'être humain mais se situe dans le métabolisme en tant qu'échange permanent de matière (Stoffwechsel) et donc par extension dans la nature. On peut ainsi rapprocher Jonas à Aristote en ce qui concerne la permanence et le change¬ment du vivant et de la liberté. Jonas dresse alors un lien étroit entre la liberté et la vie (même à son stade initial). Jonas élabore un passage de la vie à l'éthique. Il considère que la vie s'identifie fondamentalement dans le temps et non dans l'espace. La prise en compte de la temporalité réclame de repenser l'éthique traditionnelle. En effet, Jonas situe l'éthique traditionnelle dans le présent et dans le futur pro¬che. Par conséquent, l'éthique traditionnelle ne peut prendre en compte le futur. Or, les effets des actions de l'humanité ont des conséquences sur le long et le très long terme. Il est donc indispensable de se doter d'une nouvelle éthique extatique. Jonas montre habilement dans la plupart de ses écrits que l'homme est un être de responsabilité puisqu'il possède le pouvoir sur lui-même : il a la capacité de se détruire ou de se perpétuer. Le vrai pouvoir de responsabilité est pour Jonas de faire en sorte que l'humanité soit et subsiste. La raison principale de cette subsistance étant un devoir ontologique d'humanité. Jonas subsitute à l'éthique traditionnelle un principe catégori¬que prônant un " devoir être ". Ce " devoir être " implique un sentiment de responsabilité couplé à un sentiment de puissance. Depré (2003, p. 22) indi¬que à cet égard que : " le devoir être implique aujourd'hui un devoir faire de la part de l'homme parce que celui-ci est en mesure d'empêcher la réalisation du devoir être ". En choisissant de s'intéresser à la philosophie de la vie, Jonas s'éloigne définitivement de la phénoménologie de Bultmann et de Heidegger où était préférée indéniablement la philosophie de la conscience. Si la vie et le temps sont intimement liés, Jonas développe son concept de responsabilité selon deux axes complémentaires. En effet, d'une part, il développe dès le début des années soixante, une responsabilité à l'égard du vivant. Parallèlement, il ouvre le débat sur la notion d'immortalité et sous-tend que l'enjeu de la res¬ponsabilité, au travers des actions humaines n'est plus l'homme mais l'humanité. En ce sens, les derniers écrits du philosophe ne concernent plus tant le domaine de la bioéthique où est question de l'existence de l'homme mais concerne le domaine de l'humanité où se perçoit précisément l'idée d'humanité. Il ne faut donc pas se tromper, Jonas est un philosophe de l'humanité et non pas de la nature. Si les écologistes et autres représentants de la nature ont perçu au travers du Principe Responsabilité une éthique environnementale, c'est dû à une lecture un peu trop hâtive et orientée. Jonas ne reconnaît pas la nature comme sujet de droit. Dès lors, il se détache singulièrement de l'écologie profonde. À ce titre, Jonas s'oppose fermement à Singer (1979). En effet, ils développent dans cette configuration une vision strictement opposée de l'éthique appliquée. Le différent venant principalement du droit à la vie (ou à la mort). Si Jonas est favorable au suicide individuel (et non collectif), cela doit s'opérer dans des cas extrêmes et avec des scrupules surtout lorsqu'il s'agit des nouveaux nés. Or, Singer sous prétexte de la théorie de l'égalité des intérêts perçu comme un " utilitarisme préférentiel " (un intérêt est un inté¬rêt quelqu'en soit son détenteur), procède à une arithmétique de la vie où est équivalent une vie qui existe et une vie à venir. Jonas impose une priorité absolue et inaliénable à la vie. La liberté ne se perçoit toutefois pas sur le même plan si l'on est un homme, un animal ou un végétal. La liberté est le moteur de la responsabilité uniquement si elle est détenue par l'homme. Ainsi, l'homme est doté de res¬ponsabilité parce qu'il est libre. Paradoxalement, au travers du faire et de l'agir (Macht), la responsabilité implique la destruction potentielle de l'homme. Si l'homme est responsable, c'est parce qu'il dispose d'une puis¬sance susceptible de se retourner contre sa propre liberté. Au final, Jonas développe non pas véritablement une philosophie natura¬liste, biologique ou encore vitaliste mais fondamentalement humaniste. Ce¬pendant l'humanisme tel que perçu par le philosophe ne constitue pas pour autant un dualisme cartésien opposant la matière à l'esprit, l'homme au monde. La philosophie de Jonas se situe dans la vie pour promouvoir la liberté au travers de la responsabilité, haut lieu de l'humanité : " l'homme est le seul être connu de nous qui puisse avoir une responsabilité. En pouvant l'avoir, il l'a ". Cet ouvrage présente un cheminement intellectuel sur une façon originale de protéger la nature. Le choix du sujet vient d'un constat relatif à ces derniè¬res années. Avec l'apparition de " menaces globales " sur la planète et compte tenu de l'irréversibilité des actes humains sur la nature (mise en cause des régulations globales de la biosphère), nous nous sommes deman¬dés quels sont les nouveaux outils que l'on peut mettre à la disposition de l'économiste afin qu'il possède une nouvelle vision des choses, puisqu'à l'évidence les solutions déjà proposées ne permettent pas de gérer convena¬blement les ressources naturelles. Pendant longtemps, les ressources natu¬relles ont été considérées comme une marchandise dotée d'une valeur et dont la production constituait une activité économique positive, l'aspect prélèvement sur la nature étant absent du débat. Ce n'est que récemment qu'une nouvelle vision des choses a vu le jour. Cette tentative de " régénérer les esprits économiques " s'affilie à l'approche du développement soutenable (club de Rome). La volonté de changer de façon de penser chez les écono¬mistes, du moins ceux sensibles à la protection de la nature sur le long terme, est apparue en France depuis la fin des années quatre-vingt. Une prise de conscience collective (dans les pays européens) à l'égard de la fra¬gilité de la nature surgit en réaction aux pollutions globales telles que la di¬minution de la couche d'ozone et les pluies acides. Cette prise de conscience pose que les interactions entre la théorie économique et l'environnement doivent être désormais repensées, non plus au travers d'une approche rationnelle ou raisonnable mais responsable. Dans la même période, en Allemagne, un philosophe, Hans Jonas, propose une alternative originale quant à la sauvegarde de la nature : le Principe Responsabilité. Certains éco¬nomistes de renom, dont Passet, " sentent " que ce principe peut intéresser la théorie économique, faut-il encore savoir comment. Cette intuition première fera son chemin, car de nos jours, si Jonas n'est pas forcément lu, il est souvent cité par les économistes de l'environnement. Plus singulière¬ment, le courant des ecological economics se perçoit directement comme la continuation de la pensée du philosophe. Nous proposons une problématique issue de la philosophie pouvant s'appliquer à la science économique. Notre préoccupation sera de question¬ner l'analyse économique au travers de la responsabilité de Jonas . Cette approche est typiquement nouvelle et pour l'heure, n'est pas encore entière¬ment reconnue par l'orthodoxie économique. Il est d'usage, lorsque l'on traite des " déviances économiques " à l'égard de la nature, de proposer un principe de précaution mais rarement de responsabilité. Nous affirmons qu'une telle démarche n'est pas suffisante. Si l'on désire protéger la nature et l'humanité face aux risques irréversibles, il est essentiel d'opter pour une approche catégorique. Il ne suffit pas d'être précautionneux à l'égard de la nature, mais responsable vis-à-vis d'elle. Cette vision semble incohérente à première vue car on est responsable uniquement à l'égard de l'homme, étant donné que la responsabilité implique la morale. Cette approche humaniste, si elle n'est pas fausse, n'est pas vraie. Nous verrons que la responsabilité peut s'exercer face à de la nature sous certaines conditions. Notre but n'est pas de présenter une étude sur la responsabilité économique ou philosophique, mais de voir quelles sont les articulations entre ces deux notions et d'avancer des éléments de réponse sur certaines limites des pratiques économiques. Hans Jonas s'est parfaitement illustré au travers de plusieurs disciplines allant de la bioéthique à l'économie. Les travaux de cet auteurs interrogent, quelle que soit la discipline concernée, la responsabilité des hommes au tra¬vers de leurs actes. Ce livre reprend la logique de l'auteur en invoquant une lecture pluridisciplinaire. Aussi, les références bibliographiques ren¬voient à des auteurs issus des sciences de la vie, des sciences sociales et des sciences humaines. Ce livre se divise en deux parties. Dans un premier temps, est présentée la pensée de Jonas en matière de protection de la nature. Pour cela, le principe responsabilité est discuté ainsi que la relation entre l'homme et la nature. Dans un second temps, des applications et des prolongements de la pensée de Jonas sont proposés. En ouverture, une orientation de la responsabilité jonassienne est amor¬cée en proposant une lecture économique.
Type de document :
Ouvrage (y compris édition critique et traduction)
Ellipses, pp.128, 2007, Philo, Jean-Pierre Zarader
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Contributeur : Damien Bazin <>
Soumis le : lundi 3 septembre 2012 - 23:41:31
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Damien Bazin. Une introduction au principe responsabilité de Hans Jonas. Ellipses, pp.128, 2007, Philo, Jean-Pierre Zarader. 〈halshs-00727582〉

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