Distanciation et humour noir : modes de gestion de la mort par les chirurgiens

Emmanuelle Zolesio 1
1 DPCS
CMW - Centre Max Weber
Résumé : La pratique chirurgicale vise à repousser les frontières de la mort (Adam, Herzlich, 2007 ; Pouchelle, 2008). Toutefois, il arrive que les chirurgiens ne parviennent pas à éviter celle-ci et qu'ils soient confrontés à la mort d'un de leur patient suite à un déchoquage, à une mort sur table due à une erreur opératoire ou encore à des complications post-opératoires. Charles L. Bosk (1979) s'est attaché à voir comment les chirurgiens identifiaient, classifiaient ces échecs et comment ils les sanctionnaient collégialement. Nous aimerions pour notre part voir comment ils se prémunissent face à ces échecs à " sauver des vies ". Nous verrons dans un premier temps que tous les décès de patients ne pèsent pas de la même façon sur le moral des opérateurs (la mort d'un patient opéré en urgence n'affecte pour ainsi dire que peu le praticien qui n'a eu aucun contact préalable avec le patient) et qu'un travail de distanciation d'avec le patient est opéré dès la période de formation qu'est l'internat. Autrement dit, le chirurgien apprend progressivement à ne plus s'identifier avec le patient et à occulter la personne pour ne voir qu'un " cas " opératoire, une " structure anatomique " au moment où il opère. La faible place du relationnel avec le patient (au regard d'autres pratiques médicales comme celle de la médecine générale par exemple), célèbre en chirurgie (Pouchelle, 2008), apparaît comme une première façon de mettre à distance le potentiel décès de patients et la souffrance qu'il induit pour le praticien. Si les chirurgiens apprennent à ne pas aimer la relation avec le patient, c'est semble-t-il avant tout pour se protéger. Les observations de terrain et les entretiens conduits avec le personnel chirurgical ont fait apparaître également le rôle joué par l'humour noir dans la gestion individuelle et collective de ces morts que l'on n'a pu éviter. Autant nous ne souscrivons pas au fait que les plaisanteries sexuelles fassent partie des stratégies collectives de défense virile (Dejours, 2000) - du moins en ce qui concerne la chirurgie - autant l'humour noir semble effectivement une façon de gérer la souffrance du praticien suite au décès d'un de ses patients. Ceci aide à comprendre en partie les conduites transgressives et l'humour carabin (Godeau, 2007), apparemment plus développé en chirurgie que dans d'autres spécialités médicales.
Document type :
Conference papers
Complete list of metadatas

https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00668672
Contributor : Emmanuelle Zolesio <>
Submitted on : Friday, February 10, 2012 - 10:38:10 AM
Last modification on : Wednesday, November 28, 2018 - 11:49:46 AM

Identifiers

  • HAL Id : halshs-00668672, version 1

Citation

Emmanuelle Zolesio. Distanciation et humour noir : modes de gestion de la mort par les chirurgiens. Distanciation avec le patient et humour noir comme modes de gestion de la mort par les chirurgiens, Jun 2010, France. ⟨halshs-00668672⟩

Share

Metrics

Record views

519