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Le quantified self à l’épreuve de la sociabilité : le rôle des tiers dans la socialisation aux pratiques de mesures de soi

Résumé : Ces dernières années, les technologies d’automesure liées à la santé, au sport, aux loisirs ou encore à la domotique ont fait l’objet d’une attention croissante de la part de l’industrie et des chercheurs. Ces technologies ont suscité (et suscitent encore) beaucoup de promesses dans leur adoption dans la sphère domestique et les pratiques nomades, mais aussi des critiques autour d’enjeux sociaux et marchands de l’autosurveillance (protection des données personnelles, risques de revente auprès des tiers, fiabilité des mesures). Toutefois, leur diffusion s’est accélérée : environ 16 % des Français sont équipés en 2019 d’objets connectés qu’ils soient relatifs à l’électroménager, la santé, la domotique ou la sécurité (Albérola et al., 2019, pp. 50-51). On est bien loin de la phase de promotion et de diffusion de telles innovations numériques auprès des « early adopters » dans le cadre des mouvements pionniers sociopolitiques californiens (Dagiral, 2015, Dagiral et al., 2020). L’étude du projet ANR Quantiself (volet 2) a permis de restituer les expériences individuelles des individus autour des technologies de quantification de soi, en croisant enquêtes qualitatives et quantitatives. Elle met en lumière une variété d’activité d’automesures ordinaires (voire intensifs ou « virtuoses ») du grand public dans une pluralité de contextes d’usages : pas effectués, distances parcourues, qualité et temps de sommeil, calories brûlées, suivi de l’alimentation, suivi des menstruations, etc. Rappelons que les premiers systèmes d’automesure grand public apparaissent dans les années2000, même si de premières interfaces électroniques étaient apparues dans les années1970 (Zouinar, 2019, p.87). En juin 2010, la quantification de soi était présentée comme un « passe-temps intriguant » , par Gary Wolf, cofondateur du mouvement Quantified Self avec Kevin Kelly et ancien éditeur du magazine américain dédié aux technologies Wired. Dix ans plus tard, les outils d’automesure se sont banalisés : on connaît tous quelqu’un qui quantifie ses pas, qui porte une montre connectée ou qui surveille son poids, enregistrant régulièrement ses mesures personnelles (Danieli, 2020). En prenant appui sur le web social, les entreprises du marché des « wearables » et du « wellness » ont intégré dans les outils du quantified self des fonctionnalités d’interaction en ligne et de partage des chiffres et des états physiques. Pourtant, la pratique de partage sur le web resterait marginale, cantonnée à certains domaines d’activités. Comme l’atteste la littérature sociologique que l’on peut esquisser ici à grands traits, le partage en ligne de données individuelles reste rare, notamment sur les données de « routinisation » (Pharabod et al. 2013, p. 121). Il arrive même qu’elle soit totalement inexistante : les enquêtes mettent en évidence un non-usage, on constate l’absence de pratique de partage de données notamment dans les milieux issus des classes populaires (Régnier, 2018, p. 103). En revanche, le partage est plus fréquent dans le domaine du sport. Plusieurs études montrent la régularité et les échanges d’informations et de performances telles que la course à pied, le cyclisme ou la marche (Granjon et al., 2011, p. 18 ; Pharabod et al., 2013, p. 104 ; Dalgalarrando, 2018 ; Lupton, et al., 2018, p. 658 ; Pharabod, 2019, p. 171). Plusieurs travaux documentent des situations de surveillance (et donc de partage de données individuelles) au prisme de la prévention (médiée ou pas par les technologies de l’information et de la communication) que ce soit dans le champ professionnel, par exemple par le staff médico-technique dans les clubs de rugby professionnel (Dalgalarrando, 2018), ou encore dans le champ de la médecine et de la santé avec la numérisation de l’autosuivi des patients, par exemple dans le cas du diabète (Mathieu-Fritz et Guillot, 2017). Dans ce contexte de recherche, que peut-on dire des ressorts de telles interactions et du rôle des données dites « personnelles » ou de quantification du soi dans les formes de sociabilité et de connaissance d’autrui, dans lesquelles on peut dire qu’internet et les applications mobiles connectées jouent un rôle d’intermédiation (Dagiral et Martin, coord., 2016). Dans la mesure où les données quantitatives sur l’expérience de chacun peuvent être rendues visibles à d’autres selon des modalités variables (sur papier, par les TIC, sur le web), à quels types d’échanges et de commentaires ce partage donne-t-il lieu ? La sociologie des usages et l’analyse des activités permettent de rendre compte des pratiques des acteurs et de la variété des situations empiriques concrètes : jusqu’où se donnent-elles à voir ? Sont-elles le support de conversations, et alors avec qui ? Comment se comporte-t-on, et affiche- t-on ou non ses pratiques de quantification ? Quelles sont les formes de partage ? Avec qui est-ce on lit les mesures ? Comment en parle-t-on ? Avec qui en parle-t-on ? Par contraste, avec quels proches n’en parle-t-on jamais ? Par qui sont offerts les outils d’automesure ? Toutes ces questions ont pour l’instant fait l’objet de rares études dans le champ des sciences sociales ces dernières années et elles méritent d’être explorées. On verra que cette socialisation autour des outils et des données de mesure personnelles agit à plusieurs niveaux. Différents rôles sont observés au moment de l’équipement et les conversations émergent au fil de l’évolution et de la routinisation des pratiques, sur la base des chiffres et des domaines d’activités quantifiés, ainsi qu’autour des conditions de production de ces chiffres et de leurs valeurs, liés à des préoccupations individuelles, variables selon les différents cycles au cours de la vie. L’hypothèse défendue est celle d’une norme discrète, mais puissante dans les régulations sociales autour d’une socialisation collective aux techniques corporelles (marche, sommeil, alimentation...) et aux normes d’hygiène de vie, médiée par des technologies de surveillances et des pratiques d’enregistrement de soi qui sont devenues assez consensuelles dans l’espace social. Ce sont plus les seuils d’exposition de soi (sur des sujets intimes) auprès des pairs ainsi que les niveaux de quantification individuels qui font l’objet de discussions et de scepticisme, voire de critiques de la part des particuliers plutôt que l’activité même de quantification de soi.
Document type :
Reports
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https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-03111470
Contributor : Aude Danieli Connect in order to contact the contributor
Submitted on : Friday, January 15, 2021 - 12:19:36 PM
Last modification on : Thursday, April 7, 2022 - 1:58:09 PM

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  • HAL Id : hal-03111470, version 1

Citation

Aude Danieli. Le quantified self à l’épreuve de la sociabilité : le rôle des tiers dans la socialisation aux pratiques de mesures de soi. [Rapport de recherche] Cerlis, Université de Paris. 2020. ⟨hal-03111470⟩

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