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Droit et genre de janvier 2019 à février 2019 par REGINE (Recherches et études sur le genre et les inégalités dans les normes en Europe)

Résumé : Confiné.e.s. Ce panorama est écrit en situation particulière : le confinement de ses auteur.e.s. Impossible de le passer sous silence, tant cela est profondément en lien avec ce dont nous traitons : le confinement est encore bien récent, mais déjà nous savons qu'il pèse et pèsera particulièrement sur certains groupes et notamment sur les femmes.

D'abord, parce qu'elles sont, comme toutes victimes de violences domestiques et/ou de genre, particulièrement exposées dans la sphère privée où cette violence s'exerce le plus souvent.

Ensuite, parce que, lorsque de larges pans de la société sont invités à travailler à domicile dans une situation structurelle d'inégale répartition des tâches domestiques, l'expression « double journée de travail des femmes » prend sens plus concrètement que jamais : continuer à remplir ses obligations professionnelles, tout en assurant en même temps le soin et la « continuité pédagogique » aux enfants, la charge de repas supplémentaires habituellement gérés par la cantine, etc.

Enfin, parce que la loi n° 2020-290 du 23 mars 2020 d'urgence pour faire face à l'épidémie de Covid-19, par ses lacunes, montre combien l'approche intégrée de l'égalité de genre, théoriquement promue depuis la loi pour l'égalité réelle entre les femmes et les hommes de 2014, trouve rapidement ses limites en situation de crise. Ainsi, un amendement prévoyant la possibilité d'allonger à titre temporaire le délai légal d'interruption de grossesse de douze à quatorze semaines a été repoussé. Pourtant, les actuels bouleversements du service public hospitalier (déprogrammation d'interventions, fermeture ou espacement de l'accueil des patients...) sont hautement susceptibles d'entraver l'accès au service requis dans le délai légal d'avortement, spécialement s'agissant des mineures, auxquelles la loi impose deux rendez-vous à quarante-huit heures d'intervalle, procédure dont de nombreux professionnels demandaient l'allégement temporaire. Au-delà, c'est l'indifférence à la situation des femmes en général que manifeste la loi alors qu'elles sont pourtant susceptibles d'être particulièrement touchées par la situation de crise et les mesures prises pour y faire face : une mesure générale comme le confinement pèse évidemment plus lourd sur les classes populaires et paupérisées ; or les femmes et mères isolées sont surexposées à la pauvreté et sur-représentées dans les métiers que l'on juge aujourd'hui essentiels au fonctionnement de la société.

Ce dernier point permet d'ailleurs de souligner la pertinence toute particulière, au regard de la situation actuelle, d'un aspect spécifique de la théorie féministe : sa critique de la distinction entre sphère publique et sphère privée sur laquelle la modernité politique prend naissance et dont nous sommes tout à la fois les héritiers et les acteurs. Des autrices comme Carole Pateman ou Nancy Fraser, parmi d'autres, ont ainsi souligné combien cette distinction contribuait à rendre invisible tout le travail de gestion de la dépendance pourtant essentiel au fonctionnement de nos sociétés contemporaines. Ainsi, alors même que, depuis le XVIIIe siècle, la théorie politique occidentale se construit autour de la figure de l'individu autonome, rationnel et indépendant, elle omet d'indiquer que celle-ci est largement mythique ; car l'être humain est d'abord dépendant. En conséquence, la sphère publique dans laquelle cet individu évolue - comme homme d'État ou acteur économique - ne peut exister et fonctionner que parce que tout ce qui relève de la dépendance (nourriture, soin...) est géré par ailleurs (dans la sphère privée) et par d'autres (les femmes, les domestiques). En cela, la sphère privée est en réalité, nous explique la théorie féministe, tout aussi politique que la sphère publique - en ce sens que la seconde ne pourrait exister sans la première. Et il ne s'agit pas là que d'un état de fait : c'est bien dans cette distinction constitutive de la pensée politique du XVIIIe siècle sur laquelle nos sociétés se sont construites que se trouve la source des statuts juridiques, longtemps différenciés, du citoyen - le pater familias - et des non-citoyens (les femmes, les pauvres, les domestiques ou, encore, les groupes racialisés), ces derniers s'étant durablement vu dénier non seulement les droits politiques, mais aussi l'égalité civile ou les droits sociaux.

En d'autres termes, la théorie féministe invite à intégrer la dimension profondément politique des contours et du fonctionnement, non seulement de la sphère publique (le travail et la polis), mais aussi de la sphère privée ; à penser l'humanité non comme une fiction d'indépendance et d'autonomie, mais aussi comme une condition de dépendance et de vulnérabilité. Voilà une invitation qui mérite d'être rappelée à l'heure où l'on ferme les écoles, tout en s'apercevant qu'elles doivent tout de même rester ouvertes pour les enfants de celles et ceux qui nous soignent ; à l'heure où l'on suspend des pans entiers de l'activité économique, tout en préservant le circuit alimentaire avec, ici encore en position emblématique, des femmes, économiquement précaires, souvent par ailleurs en charge de famille, parfois de nationalité étrangère, et sans lesquelles notre confinement signifierait notre dépérissement - les caissières. Puissent ces enjeux ne pas être oubliés le « jour d'après » !
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https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-02925345
Contributor : ALEXANDRA KORSAKOFF Connect in order to contact the contributor
Submitted on : Saturday, August 29, 2020 - 11:48:43 AM
Last modification on : Thursday, September 1, 2022 - 11:05:38 AM

Identifiers

  • HAL Id : hal-02925345, version 1

Citation

Lisa Carayon, Amélie Dionisi-Peyrusse, Stéphanie Hennette-Vauchez, Alexandra Korsakoff, Laurie Marguet, et al.. Droit et genre de janvier 2019 à février 2019 par REGINE (Recherches et études sur le genre et les inégalités dans les normes en Europe). Recueil Dalloz, Dalloz, 2020, pp.843. ⟨hal-02925345⟩

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