Mémoire de maîtrise : Les Voyages de Mussolini dans le Mezzogiorno d'Italie: L'envers méridional du mythe (1922-1942)

Abstract : Quatre jours avant la marche sur Rome, Mussolini réunit des milliers de chemises noires à Naples pour y effectuer une grandiose démonstration de force et lancer à la classe politique libérale un ultime défi avant de prendre le pouvoir. Moins d’un an plus tard, en juin 1923, il fait un tour du Mezzogiorno, passant par la Sardaigne, les Abruzzes, la Sicile et la Campanie. En 1924, il voyage de nouveau en Sicile et en Campanie pendant le printemps et l’été. Il était extrêmement rare que des hommes politiques de l’État unitaire allassent au contact direct des Méridionaux, considérés comme oisifs et violents, et relégués par l’élite au rang d’Italiens de seconde zone. En revanche, tout au long du ventennio fasciste, Mussolini se rend dans le Sud et se mêle à la population, l’écoute, se penche sur son sort. Se construit ainsi, dès les premières années du régime l’image d’un homme nouveau de la politique, non pas seulement parce qu’il prétend intégrer le Sud à la Patrie, mais aussi par sa façon de dialoguer avec le menu peuple, de se fondre en elle. En effet, Mussolini imprime un style et un rythme nouveau à la politique. Il recycle aussi bien les « petits gestes » qui avaient fait la fortune des tours du couple royal dans les années 1880 que les harangues garibaldiennes et la rhétorique syncrétique de Gabriele D’Annunzio. Il apparaît partout, de la place océanique à la ferme isolée, du haut du balcon d’une Maison du Faisceaux aux vestiges romains d’une zone archéologique, arrivant ici en train ou en voiture, là en avion ou en navire militaire, accompagné d’un dirigeable ou d’une escorte digne d’une armée en marche. Au mythe de l’omniprésence s’adjoint celui de l’omnipotence : Mussolini peut et fait tout : il enlève sa chemise pour battre le blé avec les paysans comme il enfile un habit de mineur pour aller au fond d’une mine et y observer la qualité du charbon, mure en un temps record la première pierre d’un édifice comme il trace en nouveau Romulus le sillon d’une maison populaire, préside à d’austères rites militaires dans un camp d’aviateurs pour ensuite se laisser aller à l’ivresse volage d’une danse dans une station balnéaire. L’illusion de la spontanéité, du caprice, de l’impulsion masque ce qui est en fait une préparation minutieuse dans les coulisses du théâtre des voyages. Les rouages de l’État et du Parti, ainsi que l’ensemble de la société sont tous mis en branle à l’occasion de ces évènements. En amont, les places du Mezzogiorno sont sondées, épurées et sécurisées avant toute arrivée du Duce. Elles sont aussi embellies, décorées et politisées, par une scénographie pompeuse qui doit servir de support harmonieux à l’exaltation du Duce et à l’enthousiasme des masses. Et bien sûr, les masses deviennent l’élément essentiel de cette mise en scène : elles sont toutes embrigadées dans la chorégraphie de l’harmonie collective, qui les rassemble dans les places, les gares et sur les quais, les fait défiler dans les rues, les camps et les champs, et les orchestre dans des manifestations euphoriques et exubérantes de foi en leur chef. Places domptées et théâtralisées dont on entend l’écho jusque dans les quatre coins de l’Italie, voire au-delà, grâce à l’immense effort technique et médiatique effectué par la propagande du régime. Ondes qui se diffusent également en aval de la présence charnelle du Duce, dont l’œuvre thaumaturgique et caritative doit fortement marquer les esprits et les paysages, pour inscrire dans la mémoire collective le souvenir d’un passage merveilleux. Cette mise en scène devait présenter le spectacle d’un Sud enfin dignement traité, devoir que le Duce prétend entreprendre au nom du sang que les Méridionaux avaient versé pour la Patrie dès le Risorgimento et jusqu’à la Grande Guerre, en passant par les guerres l’épisode colonial, et que l’Italietta libérale n’avait jamais récompensé. Mussolini s’érige alors en saint thaumaturge et rédempteur Sud, par autant de gestes symboliques et de rituels qui doivent donner l’illusion d’une résolution définitive des « questions méridionales ». Les voyages de Mussolini deviennent ainsi la vitrine idéale de l’intégration économique et territoriale du Mezzogiorno entreprise par le fascisme et son chef. Projet mensonger qui voile en fait l’objectif de nationaliser les Méridionaux. Une nationalisation des masses qui se veut également une régénération morale du peuple par l’adoption des valeurs puis, en un deuxième temps, du « style » fascistes. Dans les premiers voyages qu’il effectue dans le Mezzogiorno, entre 1922 et 1924, Mussolini inocule les germes d’une liturgie qui s’était surtout épanouie dans les régions du Nord de l’Italie. Le patrimoine du Sud n’étant pas assez épais pour qu’une liturgie purement fasciste puisse s’enraciner dans l’imaginaire des Méridionaux, Mussolini intègre et enrégimente alors aussi des éléments locaux de l’histoire du Sud qu’il maquille, plie et tord pour les rendre conformes à l’idéologie fasciste. Dans la seconde moitié des années 1930, il est temps de passer à la vitesse supérieure. Lors des visites qu’il fait entre 1935 et 1939, Mussolini veut se servir de la tension et de l’enthousiasme que suscitent ses passages pour réaliser ses objectifs totalitaires de sculpture de l’homme nouveau fasciste et étendre la fascisation à l’ensemble de la société. La liturgie qui se déploie ainsi se pare d’accents mystiques et religieux, et l’espace dans lequel Mussolini accueille désormais les masses devient le reflet de l’utopie vers laquelle celles-ci doivent tendre. Harmonie collective qui s’accomplit pleinement dans la militarisation de la vie quotidienne : la conquête et la fondation de l’Empire, présentées comme le fruit de la volonté générale d’un peuple désormais régénéré grâce au fascisme, révèlent aux Méridionaux leur destinée guerrière. Nouvelle folie du Duce qui elle, en revanche, trouve sa réalisation dans le second conflit mondial, espoir auquel celui-ci s’accroche encore désespérément pendant l’été 1942, lorsqu’il fait encore un dernier tour d’inspection de la Sardaigne en mai, et un autre qui l’emmène en Sicile, Sardaigne et Calabre pour remettre plus de 1200 médailles à des soldats de l’une des rares batailles victorieuses de l’Italie en deux ans de participation au conflit. Comment Mussolini avait-il réussi à entraîner les Italiens dans une aventure aussi tragique ? Le mythe du Duce se construisait sur le terrain, tout autant si ce n’est plus lors des voyages dans le Sud que par d’autres moyens. En « allant vers le peuple », Mussolini entend plus que le simple contact avec la population. Lorsqu’il est au sein de la masse, il s’y fond comme un caméléon, adoptant le geste, le parler et le caractère des diverses populations qu’il rencontre : paysan parmi les paysans, ouvrier parmi les ouvriers, soldat parmi les soldats, mais aussi pathétique avec les Napolitains, fougueux et sentimental avec les Sardes, ardent auprès des Siciliens, il semble être une incarnation syncrétique de leur caractère, de leur essence. Le dialogue immédiat ou symbolique qui s’instaure à l’occasion de ses discours comme de rites d’échange savamment mis en scène diffuse l’idée qu’il est une émanation de leur volonté et de leurs aspirations. Les lieux qu’il visite, les inaugurations, les rites auxquels il préside s’enracinent souvent dans l’espace et la culture traditionnels des Méridionaux : Mussolini s’immisce dans la sphère religieuse intime des Méridionaux, escamotant ainsi l’intermédiaire catholique, mêle à sa liturgie des éléments de folklore local qui permet à la liturgie fasciste de camoufler la radicalité de ses objectifs derrière des apparences de conservation. Enfin, le thème du retour à la romanité, artificiellement surimposé à l’imaginaire collectif actuel des Méridionaux, permet de mettre en scène la régénération palingénésique du peuple selon le style fasciste. Mais à partir du virage totalitaire de 1938 et avec la militarisation croissante des voyages, le Duce impose ses objectifs au peuple de façon de plus en plus unilatérale : les attentes, la culture des Méridionaux n’informent plus la liturgie, les rites et les discours orchestrés lors de ces voyages. Ceux-ci ne considèrent plus les craintes que lui inspire et l’oppression que lui impose la politique fasciste comme le fruit d’une oppression séculaire désincarnée, mais comme les conséquences désastreuses de la volonté de celui qui avait représenté une alternative à leur misère quotidienne. Le Duce avait pourtant bénéficié d’un véritable culte dans le Sud, qui s’exprimait par des formes de piété traditionnelle relevant plus de la dévotion pour les saints que pour un chef de guerre ; c’est justement cet écart entre le culte populaire de Mussolini et le culte fasciste tel que le régime voudrait l’imposer aux masses qui crée à la fois la force et la faiblesse de la popularité dont il jouit dans le Sud. Car si dans un premier temps, dans les années 1930, Mussolini est épargné par les critiques récurrentes que le menu peuple fait des autorités locales fascistes, cette parenthèse indique néanmoins déjà que la résistance du mythe s’use. Le Duce perd son omniscience et son omnipotence, piégé et berné qu’il est par les autorités locales qui lui mentent et lui cachent la vérité sur les conditions réelles des Méridionaux, restées très misérables dans l’ensemble. La masse défie alors cette liturgie, dont elle méprise une orchestration qui avait progressivement mis le Duce sur un piédestal inaccessible, pour lui présenter directement ses requêtes, se confier à lui sans intermédiaire : c’est le revers de l’utopie de la fusion totale du peuple avec la volonté de son chef. Si la classe politique traditionnelle, et même parfois l’Église ne s’interposent plus entre Mussolini et les masses, le Parti unique ne jouit pas pour autant de l’affection de celles-ci. Dans l’imaginaire méridional, Mussolini peut encore sauver le Sud, il peut s’occuper de réduire à l’impuissance les nouveaux affameurs du peuple, un miracle pourrait encore grâce à lui sortir le Mezzogiorno de sa misère. Néanmoins, pendant la Seconde Guerre mondiale, ce mythe se révèle dans toute sa faiblesse : l’aggravation de la misère, l’institutionnalisation de la faim et la terreur des bombardements amorcent la « parabole descendante » du mythe, plus précoce au Nord qu’au Sud, où celui-ci reste parfois encore localement tenace. Mussolini n’est plus le « père du peuple et des pauvres », ses visites ne représentent plus l’aube de nouveaux espoirs. Lors de son dernier « passage » en Sardaigne, clandestin, exilé et seul, celui-ci constate avec amertume la chute vertigineuse de son culte. Victime de ses illusions prométhéennes et mégalomaniaques, il avait lui aussi tragiquement succombé au mirage de son mythe.
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Preprints, Working Papers, ...
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Contributor : Jedediah Sklower <>
Submitted on : Thursday, July 25, 2019 - 11:52:42 PM
Last modification on : Tuesday, September 24, 2019 - 8:38:02 AM

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Jedediah Sklower. Mémoire de maîtrise : Les Voyages de Mussolini dans le Mezzogiorno d'Italie: L'envers méridional du mythe (1922-1942). 2003. ⟨hal-02194766⟩

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