Entre science et société, les controverses comme enquêtes collectives

Résumé : Point d'orgue de la sphère des études académiques sur la science, que la discipline en soit l'histoire, l'épistémologie, la sociologie ou l'anthropologie, la question des controverses s'est immiscée, tant à l'échelle locale qu'au niveau mondial, dans de nombreux débats de société qui s'appuient sur des connaissances encore largement en cours de constitution. Les dernières décennies ont montré que l'objet pouvait déclencher de riches échanges, passionnés et argumentés. L'étude des controverses peut être ardue parce qu'elles ont trait, dans des temporalités multiples, à des objets dont la définition même est souvent en débat, mais aussi parce qu'elles ont tendance à exacerber les lectures et les positions, à pousser les acteurs dans des camps irréductibles. En outre, une longue querelle s'est portée sur la manière dont une recherche se doit d'aborder l'autorité épistémique des parties impliquées, renvoyant principalement à deux questions : est-ce que le chercheur peut ou doit prendre position pour un camp plutôt qu'un autre, et comment doit-il en rendre compte ? Comment assurer a priori ou a posteriori la prééminence d'un camp à dire le vrai, à rendre compte plus efficacement ou même complètement du réel ? La question du relativisme, érotétique ou fondamental, pourrait tirer à elle toute l'attention, estompant l'objet de la recherche lui-même. Dans cette controverse « au carré », avant même de comprendre et de décrire ce qui est en jeu, chaque auteur serait interpellé sur un choix dichotomique et réducteur, internalisme ou externalisme, scientisme ou constructivisme… L'historien des sciences n'a de cesse de se confronter au désaccord, à des petites discussions ou à de grandes controverses, depuis des débats qui ne dépassent pas le cadre de communautés spécialisées et jusqu'à des polémiques largement publicisées. Que ces affrontements se jouent sur le plan scientifique, mais aussi, bien évidemment, sur celui des conflits personnels, qu'ils se confinent à l'institution ou s'étendent dans l'arène médiatique, l'historien en connaît la résolution, du moins celle qui prévaut en son temps. Il doit donc se prémunir contre une lecture anachronique et idéalisée des objets, des enjeux et des comportements. Dans le cadre des études de controverses actuelles, des dispositifs qui sont mis en place pour les cadrer et des entreprises continues de débordement qui s'y affirment, le doute persiste puisque la forge du temps et la succession des épreuves de réalité n'ont pas fait oeuvre de véridicité. Dans les deux cas cependant, aucune prise de position tranchée ne saurait convenir à décrire justement l'intégralité des faits que le chercheur a à interpréter. Nous proposons ici une perspective où l'étude de chaque sujet controversé développe une vue synoptique et dynamique, dans laquelle les concepts et les arguments gardent bien une position centrale mais sont placés dans les arènes sociales et historiques qui correspondent à l'objet de la recherche. Il ne s'agit pas de proposer une voie médiane, qui prendrait un peu de chaque champ pour ménager les susceptibilités, ni même un point de vue syncrétique, mais bien d'utiliser les outils qui permettent la meilleure description des faits et d'en proposer une interprétation cohérente, plutôt que de nourrir des préconstruits disciplinaires, de modes ou de chapelles. Pour ce faire, ce texte développera trois points. Tout d'abord, il mènera une rapide incursion dans les enjeux soulevés par plusieurs décennies d'un « tournant réflexif » qui s'est largement édifié sur l'étude des controverses scientifiques. Par ce décentrement, le nouveau regard porté sur la science la ramène à un processus social et parfois politique de constitution de discours sur le monde. Nous insisterons sur l'importance de ne pas perdre, sous le coup de ce « choc constructiviste », la centralité des arguments. Élargissant le propos au-delà du champ scientifique, dans un deuxième temps, sera proposée une définition positive et constructive des controverses en tant qu'objet sociologique et historique, en mettant l'accent sur leur dimension dynamique dans le temps mais aussi dans l'espace social. Enfin, nous mettrons l'accent sur l'articulation de ce processus avec la décision publique et la nécessité de laisser ouverte la place du débat. Néanmoins, si l'appui sur les controverses scientifiques et les courants de recherche qui leur sont associés est souhaitable, des usages délétères appellent à la vigilance pour ne pas les dénaturer ou les asservir aux sphères politiques, religieuses ou économiques.
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Contributor : Josquin Debaz <>
Submitted on : Friday, March 22, 2019 - 7:29:27 AM
Last modification on : Tuesday, April 2, 2019 - 2:32:11 AM
Long-term archiving on : Sunday, June 23, 2019 - 12:39:28 PM

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Josquin Debaz. Entre science et société, les controverses comme enquêtes collectives. Zilsel : science, technique, société, Editions du Croquant, 2017, pp.149-166. ⟨hal-02076197⟩

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