Proust et la médisance

Résumé : Trois paradoxes permettent de rendre compte de la médisance proustienne. Loin d'être marginale, elle est universelle. Nul, dans La Recherche, n'échappe à son emprise. Une exception cependant. Le père, la mère et la grand-mère du héros ne médisent pas ; ils ne font pas l'objet de médisance. Ainsi s'indique un tabou qui demande à être interrogé. Françoise a raison, qui ne voit partout « que " jalousies " et " racontages " » (JF, 387). Mais elle a tort aussi, car elle leur prête « le même rôle permanent et funeste que, pour telles autres personnes, les intrigues des jésuites ou des juifs » (JF, 387). Cette ironique évaluation introduit le second paradoxe. « Permanente », la médisance n'est cependant pas « funeste ». Le texte se garde de toute paranoïa. Il établit un fait : cruelle, brillante, virtuose, la parole médisante n'en est pas moins dénuée de portée véritable. Elle ne fait guère de victimes. Dans la Recherche, on se relève presque toujours d'une calomnie. Exhibée, consubstantielle à la conversation, la médisance épuise le mal dans le dire qui l'accomplit. Elle n'est pourtant nullement gratuite ; mais son efficacité ne tient pas à sa capacité de nuisance. On ne peut guère non plus invoquer sa valeur de vérité. La plupart des médisances mondaines s'occupent d'objets indifférents. Il n'importe guère (ni au héros ni au lecteur) qu'Oriane fasse une erreur ou commette une injustice en traitant la « Gallardonnette » de « vieille poison » (CG, 1131) ou en insinuant que Mme d'Heudicourt est « rapiate » (CG, 1119). Pourquoi donc le roman de Proust s'intéresse-t-il autant, et avec une complaisance suspecte, à ces pratiques médisantes ? Ces questions s'éclairent à la lumière d'un troisième paradoxe. Assumée par les personnages avec un aplomb qui étonne, la médisance n'est pas explicitement dénoncée et condamnée. Les personnages l'acceptent ; le texte semble indifférent au sort de ceux dont on médit. Il démonte le mécanisme et les enjeux de la médisance. Mais cette analyse distanciée reste apparemment étrangère à toute perspective morale. Le narrateur, l'auteur de La Recherche ne prétendent pas, il est vrai, corriger les moeurs. Mais s'interdisent-ils pour autant d'évaluer les comportements ? Objet romanesque, la médisance est donc aussi une institution sociale ; elle est acceptée comme telle. Faut-il s'en tenir au cynisme, à la résignation ? La médisance marque le retrait de l'éthique de la sphère mondaine – entendons par là le lieu des échanges sociaux. Elle fournit à Proust l'occasion d'aiguiser son point de vue sur le langage, et en particulier sur le langage en situation. Une question cardinale hante le roman : peut-on parler sans jamais rapporter son discours aux valeurs du Bien, du Juste et du Vrai ? Inévitablement cette question rencontre celle des liens problématiques entre littérature et médisance : ces deux usages du langage sont-ils aussi différents qu'il y paraît ?
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Contributor : Stephane Chaudier <>
Submitted on : Tuesday, January 16, 2018 - 1:48:55 PM
Last modification on : Tuesday, July 3, 2018 - 11:35:11 AM
Long-term archiving on : Sunday, May 6, 2018 - 1:03:37 AM

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Stéphane Chaudier. Proust et la médisance . Sylvie Mougin (dir.). La Médisance, Presses Universitaires de Reims, p. 327-341, 2005. ⟨hal-01685433⟩

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