Un écrivain apolitique à l’âge d’or des engagements : Proust à la NRF

Résumé : La place de Proust dans la NRF permet sans doute de mieux apprécier l'évolution de la revue et, par ricochet, renseigne sur la vie intellectuelle de cette époque, avec laquelle la NRF fait corps. Mais la réception de Proust au sein de la NRF, les débats qu'il suscite éclairent La Recherche et mettent en perspective notre rapport à cette oeuvre. À lire les analyses des contemporains, on est saisi par un sentiment presque effrayant de continuité : malgré les progrès indiscutables de la recherche, malgré la somme des connaissances nouvelles et utiles que nous possédons, nous nous posons les mêmes questions, aussi fondamentales que peu nombreuses, au sujet de la Recherche : quelle est la valeur de vérité de cette oeuvre ? Quelle est la part d'universalité que la sensibilité génialement lucide et déréglée de Proust est parvenue à capter ? Tels qu'ils s'expriment dans la NRF, les premiers lecteurs de son oeuvre ont donc beaucoup à nous apprendre : sur eux-mêmes, bien sûr, mais aussi sur Proust, et sur nous-mêmes. De 1919 à 1941, Proust a été continûment perçu comme un écrivain apolitique. Est-ce un contresens ? La Recherche n'ignore pas, bien sûr, l'histoire ni la politique ; mais elle se contente de les appréhender comme des discours. Jamais le romancier n'envisage la possibilité qu'un individu agisse et se construise dans la sphère publique. Dans le monde proustien, on subit, on contemple l'histoire : il ne vient à personne l'idée d'y intervenir, de s'y réaliser. Or, selon les périodes, ce trait cardinal de l'oeuvre de Proust n'a pas été évalué de la même manière. On distingue un premier temps où la NRF, unanime, admire Proust. Elle le défend et veut comprendre son oeuvre. Cette période presque militante culmine avec le célèbre hommage de janvier 1923. Le second temps est celui où la NRF témoigne d'une « mode Proust » envers laquelle le sérieux de la revue prend quelques distances ; on s'interroge alors sur l'influence qu'exerce Proust. Gide et Benda obligent à réfléchir sur la portée politique et morale de l'oeuvre de Proust. La question essentielle est bien celle de la représentation du sujet. Peut-on accepter le diagnostic relativiste de La Recherche ? Quelle valeur de vérité se dégage de la vision d'un individu moins dissolu que dissous, qui ne tient à rien et que rien ne retient ? Progressivement, le débat se déplace de l'esthétique à la politique. Proust est reconnu comme un maître du roman, le plus grand romancier de son temps, sans doute : mais très vite, dès 1933, l'oeuvre de Proust cesse d'apparaître comme un enjeu majeur. La question qui occupe tous les esprits, même à la NRF, n'est plus alors « faut-il s'engager ? » mais « comment s'engager ? ». Écrivain apolitique, Proust ne peut fournir aucun secours. Son nom disparaît presque complètement des sommaires de la NRF.
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Contributor : Stephane Chaudier <>
Submitted on : Sunday, January 7, 2018 - 5:49:01 PM
Last modification on : Tuesday, July 3, 2018 - 11:35:13 AM
Long-term archiving on : Sunday, April 8, 2018 - 12:42:20 PM

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35 Proust et la NRF, HAL, comp...
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Stéphane Chaudier. Un écrivain apolitique à l’âge d’or des engagements : Proust à la NRF. Jeanyves Guérin (dir.). La NRF de Jean Paulhan, éditions Le Manuscrit, p. 145-164., 2006, coll. « L’esprit des Lettres ». ⟨hal-01677021⟩

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