La poésie dans la prose : Proust ou le style rastaquouère

Résumé : Résumé : Dans un roman, les questions de théorie poétique s'incarnent dans des données concrètes. C'est ainsi que Bergotte est un rastaquouère – entendons par là un homme inélégant, vulgaire, qui fait tache dans les salons, et que l'élite hésite à recevoir. Quand le héros le rencontre chez les Swann, il est sidéré par sa laideur. Pour Norpois, Bergotte est un « " joueur de flûte " », qui privilégie la forme sur le fond ; et quand il s'intéresse au fond, il se complaît à de « " véritables prêchi-prêcha " » sentimentaux. Bergotte n'est pas un écrivain viril, digne d'être lu par des individus actifs, engagés dans la vie publique ; il n'est pas cet artiste « homme du monde » célébré par Baudelaire, maître de ses nerfs et fasciné par la diversité et l'étrangeté du réel. Bergotte est empêtré dans ses affects ; il étale avec impudeur ses maîtresses ; il n'a aucun tact. Dans les salons, au tribunal, loin de briller, il use et abuse d'un jargon prétentieux qui achève de le discréditer. Face à la Rolls-Royce des carrières mondaines rectilignes, il représente la nouveauté imprévisible de l'aviation : le génie décolle, parce que son royaume n'est pas de ce monde. Il ne veut que « peindre et composer » certaines images sous les mots. Sa prose ne cherche à plaire qu'à lui-même. Cet idiotisme assumé n'est-il pas scandaleux ? Il l'est d'autant plus que Bergotte est cynique : tout en sachant que son génie n'a rien à voir avec le Faubourg et l'Académie, il intrigue pour s'y faire recevoir. Il obtient dans le salon d'Odette Swann une consécration qui ne signifie rien. Pourquoi avoir lié le génie stylistique à tant de vulgarité – à ce mélange d'incompétence sentimentale et de carriérisme grossier ? Bergotte est en effet l'homme de la dépendance redoublé : d'une part, il est soumis à ce qu'il ressent, ce qui fait de lui un grand écrivain ; mais d'autre part, il est soumis au désir social de reconnaissance, ce qui fait de lui un snob, un parvenu, un être somme toute assez méprisable, comme Biche (Elstir) se pliant aux volontés des Verdurin et Vinteuil s'humiliant devant Swann. Selon Baudelaire, le monde moderne est vulgaire ; l'artiste non. Le styliste proustien, lui, est contaminé par la vulgarité et la faiblesse : quelle est étrange logique qui ainsi se révèle ? Que gagnerons-nous à entrer dans la problématique de la prose poétique par la voie impure du roman, qui fait de l'écrivain « un rastaquouère » ?
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Contributor : Stephane Chaudier <>
Submitted on : Saturday, January 6, 2018 - 4:10:43 PM
Last modification on : Tuesday, July 3, 2018 - 11:35:11 AM
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14 Proust style rastaquouère...
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Stéphane Chaudier. La poésie dans la prose : Proust ou le style rastaquouère. Peter Schnyder. La poésie en prose au XXe siècle, Gallimard, p. 91 à 116, 2013, Collection Les Cahiers de la NRF, Série Entretiens des Treilles, 9782070139507. ⟨hal-01676860⟩

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