Tacts et contacts dans la Recherche

Résumé : Dans La Recherche, les personnages sont de prodigieux émetteurs de signes, mais aussi de pensées ; mais ces pensées insolites suivent leur chemin en dehors de tout souci de justesse – et partant de justice. C'est précisément le mérite de ces pensées extravagantes que de s'aventurer bien loin des normes en vigueur, de les éprouver, de les contester ou de les subvertir, pour régénérer, par un biais imprévu, les sources taries ou faiblissantes du « vivre ensemble ». À cet égard, l'une des pensées qui retient le plus l'auteur de La Recherche est celle du tact – parce que le tact est, paradoxalement, une pensée de la distance, du refus du contact : le tact de la mère du Narrateur et le tact mondain se rejoignent dans leur commune aptitude à limiter drastiquement, à contrôler les contacts en vue de préserver la pureté ou l'intégrité de ce qui est à la fois précieux et fragile : une identité (sociale, raciale ou religieuse), cette chose à soi et qui est plus que soi, l'une des sources les plus sûres de l'estime de soi, et qui a partie liée à l'origine, mère de toute originalité. On n'est vraiment soi-même que si l'on sait rester entre soi, que si on aime et on consomme l'excellence de ce soi préservé des contacts. C'est là l'éthique de la distinction : on se distingue par son pouvoir de distinguer, qui n'est autre que le tact. Voilà une bien étrange théorie, et qui résonne de façon étonnamment conservatrice, à nos oreilles contemporaines que bercent les jolies chansonnettes (généralement dénuées de toute conséquence pratique) sur l'hybridité, le métissage, l'impureté, et leur agrément supposé. Proust se plaît au contraire à faire entendre le discours inverse – mais non sans le retravailler de façon profondément ironique et gaie. Dans La Recherche, à ceux-là seuls qui ont du tact – c'est-à-dire qui ont à l'égard du contact la plus grande méfiance de principe – est réservée la chance ou la malchance de pouvoir vivre en plénitude l'expérience des contacts : car le propre du contact est de toucher, d'atteindre et de blesser le coeur d'une identité, de ce qui fait qu'un être quelconque estime pouvoir dire qu'il est bien qui il est ou cela qu'il est. Le contact porte en lui une malédiction : il profane le sanctuaire de l'identité. Or cette malédiction (éthique) pour le personnage est une bénédiction (esthétique) pour le romancier. Peut-on mettre au jour la logique (« une pensée juste ») qui sous-tend ce renversement ?
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Contributor : Stephane Chaudier <>
Submitted on : Saturday, January 6, 2018 - 4:04:37 PM
Last modification on : Thursday, April 11, 2019 - 4:46:03 PM
Long-term archiving on : Saturday, April 7, 2018 - 12:28:23 PM

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13 Proust tact et contact HAL ...
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Stéphane Chaudier. Tacts et contacts dans la Recherche . Marcel Proust Aujourd'hui, Brill, 2012, Rodopi, Amsterdam New-York, textes réunis par Sjef Houppermans, Nell de Hullu-van Doeslaar, Manet van Montfrans et Annelies Schulte Nordholt ( n° 9 ), p. 69-95. ⟨hal-01676854⟩

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