« Pourquoi Proust ne doit pas changer votre vie : l’exemple de la jalousie »

Résumé : Imaginons un être sain (s’il en existe de tels) résolu à aimer dans la confiance et la simplicité ; il accepte de vivre aussi bien les joies que les crises de l’amour ; il se fie à ses ressources propres autant qu’à la moralité ou à la bonté de ses partenaires, en qui il présuppose, jusqu’à ce que la réalité ne démente cet a priori, un sens de la justice et de la relativité au moins égal au sien. Cet être idéalement sage, que gagne-t-il à lire la Recherche et ses interminables analyses de la jalousie ? On pourrait soutenir qu’à un tel art d’aimer il ne faut rien changer, et que Proust gâterait tout. Et pourtant, je ne peux m’empêcher de préférer l’hypothèse suivante : la Recherche n’a pas été écrite ni pour humilier le jaloux, ni pour le justifier ; elle n’est ni un réquisitoire contre la jalousie, ni un plaidoyer. Elle se situe au-delà de l’opposition classique du tragique et du comique, le héros de Proust n’étant ni Phèdre ou Othello, ni bien sûr un double d’Arnolphe, séquestrant une Agnès-Albertine ; il ne suscite pas la terreur et la pitié, mais pas davantage le rire. Certes, un amant sain le considèrera comme un repoussoir absolu ; mais un personnage peut ne pas être exemplaire sans être ridicule. Pour fonctionner de la manière la plus productive, le texte de Proust réclame un lecteur équilibré, hermétiquement imperméable à la jalousie et à son pathos. Pourquoi ? Un jaloux lira Proust pour trouver de bonnes raisons de persévérer dans son être jaloux ; or, jaloux, il ne faut surtout pas l’être ; il convient donc de considérer les analyses de la jalousie comme la peinture d’un délire, d’une pathologie de l’affect et de la volonté. Il est entendu que tout être déréglé qui va jusqu’au bout de sa logique fascine ; mais cette fascination appelle le contrepoids de l’esprit critique. Il convient donc de lire la Recherche comme une nosographie psychologique. Proust pose qu’il est possible de « faire l’étude » d’une pathologie qui ne soit pas complaisante envers son objet ; car la jalousie n’est en rien inévitable ou fatale. Elle est située dans le temps, et soumise à lui. Comme Swann, on peut la contracter ; mais on finit toujours par en guérir. Il est vrai que le jaloux, au coeur de sa folie, croit que tout amour vire à la jalousie, comme le lait tourne à l’aigre ; mais ce n’est qu’une croyance, laquelle semble bien, il vrai, correspondre à l’opinion de Proust. Mais même Proust peut se tromper. Ainsi doit-on faire crédit à Proust de ce que l’art romanesque a de plus noble : l’ambition légitime d’instruire son lecteur par la description éclairante des phénomènes humains.
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Contributor : Stephane Chaudier <>
Submitted on : Friday, January 5, 2018 - 12:51:24 AM
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Stéphane Chaudier. « Pourquoi Proust ne doit pas changer votre vie : l’exemple de la jalousie ». Erika Fülöp et Philippe Chardin (dir.). Cent ans de jalousie proustienne, p. 133-147., 2015, coll. « Bibliothèque proustienne » n° 10, 978-2-8124-3693-2. ⟨hal-01675975⟩

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