L’humour : son apport dans la frontière entre humanité et technicité en santé

Résumé : Introduction:
Contexte. Le rôle du soignant se transmet au travers de deux dimensions : l’une dans le domaine de l’action – le faire soin, l’autre dans le domaine de la perception – le prendre soin. La démarche soignante consiste donc à associer l’aspect technique du soin aux qualités humaines du professionnel de santé. Quotidiennement confronté à l’omniprésence de la technique au sein de sa profession, le manipulateur en électroradiologie médicale (M.E.R.) se pose comme une figure majeure de la dichotomie entre humanité et technicité en santé. Une relation soignant-soigné optimale, c’est une relation d’aide authentique, sans rapport hiérarchique, visant aussi bien à donner qu’à recevoir. C’est dans cette optique d’un professionnel de santé congruent, cohérent avec sa propre personnalité, que la pratique de l’humour dans les soins peut être envisagée afin de personnaliser le soin prodigué. Cet outil de communication représente un véritable langage universel, bâtisseur de relations humaines, basé sur la confiance et l’authenticité. Une technique de distraction indispensable pour détourner le patient de ses préoccupations premières de telle manière à ce qu’il soit plus coopérant dans les soins et plus à même de les réaliser : « Rien ne désarme comme le rire » résume la pensée bergsonienne. Le rire constitue un exercice musculaire, améliore la respiration, stimule le système cardio-vasculaire, facilite la digestion, soulage la douleur et améliore même les facultés intellectuelles. De ces nombreux bienfaits biophysiologiques découle la gélothérapie ou « thérapie par le rire ». Cette dernière vise à contribuer à notre bien-être en instaurant un bonheur individuel et social. L’humour est ainsi une expérience cognitive, alors que le rire est un comportement, une expérience physique et physiologique. Deux expériences vivifiantes qui témoignent de la nécessité de réintroduire la joie dans tous les espaces de la vie quotidienne et, a fortiori, de conduire à davantage de gaieté dans l’environnement aseptisé des établissements de santé.
Objectifs. Mettre en lumière la nécessité d’introduire l’humour au sein de l’environnement technique du métier de M.E.R. Pour cela, nous évaluerons à la fois les fonctions positives et négatives de l’humour auprès du patient mais aussi du soignant. Par la suite, nous comparerons l’opinion concrète que les professionnels ont sur le recours à l’humour dans leur exercice quotidien, avec l’opinion abstraite que les étudiants ont quant à l’usage de l’humour dans leur pratique future. Enfin, nous recueillerons à la fois les attitudes des soignants et des étudiants M.E.R. envers la mise en place d’une formation, initiale ou continue, à l’humour. L’enjeu étant d’apporter davantage d’humanisme dans les soins par l’humour et le rire.

Méthode:
Population. Mille cinquante-deux personnes ont participé à cette étude, dont 641 soignants M.E.R. et 411 étudiants. Tous les M.E.R. diplômés de France métropolitaine et d’outre-mer exerçant en radiologie conventionnelle, en radiologie interventionnelle, en scanographie, en remnographie, en médecine nucléaire ou en radiothérapie, ont été invités à participer. De même, les étudiants M.E.R. de première, deuxième et troisième année, postulants au diplôme d'état de manipulateur d'électroradiologie médicale (DE MERM) – délivré par le Ministère des Affaires sociales et de la Santé – ou au diplôme de technicien supérieur en imagerie médicale et radiologie thérapeutique (DTS IMRT) – délivré par le Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche – ont été sollicités.
Outils. Cette étude mixte, menée de novembre 2015 à février 2016, repose sur une première phase de recherche quantitative par questionnaires à questions fermées, et sur une seconde phase qualitative par questionnaires à questions ouvertes. Les questionnaires ont été créés dans le cadre de cette étude, sur la base de la revue de la littérature existante abordant la place de l’humour dans la relation soignant-soigné. La méthodologie quantitative comprenait un questionnaire « soignant » et un questionnaire « étudiant » sous forme de questions de type Likert et divisés en trois parties : présentation de l’enquêté par recueil des caractéristiques sociodémographiques (sexe, âge, niveau d’études) ; évaluation de la pratique de l’humour au travail (fonctions positives, fonctions négatives, perception de l’humour comme valeur) ; et attitudes envers une formation à la pratique de l’humour (possibilité, intérêt, pertinence). La distribution de ce questionnaire s’est faite numériquement auprès de plusieurs centres hospitaliers et cliniques de France métropolitaine et d’outre-mer. L’analyse statistique des données quantitatives a été réalisée avec le logiciel Statistical Package for the Social Sciences (SPSS.23.0), à travers l’utilisation des tests paramétriques MANOVA, ANOVA, t de Student. La méthodologie qualitative comprenait quant à elle un questionnaire de 20 questions ouvertes, adressé uniquement aux M.E.R. soignants car nécessitant un minimum d’expérience professionnelle afin d’être pertinent dans les réponses attendues. Ce complément d’enquête à destination des professionnels était divisé en cinq parties : présentation de l’enquêté, estimation de la relation qu’ont les participants avec l’humour, évaluation de l’humour auprès des patients puis des soignants, et prise de position sur un apprentissage à l’humour. Une analyse de contenu thématique a été réalisée après recueil du verbatim des participants, permettant de faire émerger et d’explorer les principales fonctions de l’humour dans le soin.

Résultats:
Les étudiants M.E.R. évoquent davantage les bienfaits de l’humour au travers du patient : établir une relation de confiance (F=9.23, p<.01, η² =.009), distraire lors d’actes de soins intimes/invasifs (F=9.01, p<.01, η² =.009) et aplanir la hiérarchie (F=3.46, p<.10, η² =.003). Les soignants M.E.R. rapportent principalement des bénéfices du point de vue de leurs collègues ou de leur propre personne : instaurer une bonne ambiance au travail (F=13.89, p<.001, η² =.013) et constituer une stratégie de coping en tant que mécanisme de défense face au stress du quotidien (F=3.29, p<.10, η² =.003). Lors de la seconde phase qualitative, la majorité des répondants ont mis en évidence l’humour en tant que moyen thérapeutique, il ne s’agit guère d’une fin en soi. Ainsi, l’effet thérapeutique de l’humour ne semble pas direct mais fonctionne au travers du mental du patient et de sa capacité à affronter la maladie. Selon les participants, on ne se guérit pas par le rire mais on adopte une attitude positive qui nous conduit sur le chemin de la guérison. En ce qui concerne le fait de considérer l’humour comme inapproprié (F=4.59, p<.05, η² =.004), indigne (F=14.76, p<.001, η² =.014), ou témoignant du déni des souffrances du patient (F=17.22, p<.001, η² =.016), les soignants évoquent moins d’effets négatifs que les étudiants. Néanmoins, les professionnels mettent en garde sur l’importance de l’aspect contextuel de l’humour et de son risque à porter atteinte au patient. L’analyse de contenu thématique a permis de mettre en évidence cette signification de l’humour différente selon les participants. On retrouve des mots élogieux tels que « sourire », « rire », « joie », « bien-être », « partage », « humanité » et « communication » ; mais aussi des termes davantage réprobateurs comme « dérision » ou « moquerie ». Certains participants pointent du doigt toute la complexité à utiliser l'humour, à la fois comme émotion et perception ; l'idée étant de ne pas « porter préjudice à autrui ». Si les deux groupes jugent l’humour en tant que valeur personnelle (F=0.01, p=0.906, η² =.000), les soignants attribuent davantage de considération à l’humour dans le contexte professionnel que les étudiants (F=30.38, p<.001, η² =.028). En effet, alors que l’individu est parfois submergé d’émotions négatives, faire de l’humour sa propre valeur revient à percevoir la vie sous un autre angle, moins prosaïque et davantage humaniste. Ainsi, comme le rapporte le verbatim des professionnels, pratiquer l'humour dans un service de santé semble être un élément essentiel pour améliorer productivité et motivation au quotidien. En considérant l’humour comme inné, une formation paraît difficilement envisageable. Cependant, les participants évoquant l’humour comme acquis jugent possible la mise en place d’une formation continue : ce serait par l’expérience et les situations de vie que l’on apprendrait à manier cet outil. Que cela soit pour améliorer la prise en charge des patients, perfectionner nos pratiques, échanger notre expérience avec d’autres professionnels de santé, tenter de vaincre sa timidité avec les patients, ou bien tout simplement par curiosité, la question d’une hypothétique formation à l’humour ne semble pas anodine. Par ailleurs, les étudiants considèrent qu’une formation initiale serait davantage pertinente comparés aux soignants (F=27.24, p<.001, η² =.025) : « Certains élèves sont timides, renfermés, l'humour ouvre des portes, l’humour ouvre au monde ».

Discussion:
En sollicitant la catégorie des M.E.R., nous nous sommes attardés sur la nécessité d’instaurer l’humour dans la frontière entre l’individu humain et l’environnement technique du métier. Professionnels et étudiants jugent l’humour à la fois bénéfique dans leur relation avec le patient, mais aussi pour eux-mêmes. Une valeur personnelle et professionnelle à mettre en pratique qui doit être employée à la suite d’un jugement clinique pertinent du patient et de la situation afin d’éviter une mauvaise utilisation de cet outil. Cette complexité de l’humour et ses effets négatifs possibles nous ont conduits à évoquer la mise en place d’une formation à l’humour, en initial ou en continu, de manière à améliorer la prise en charge thérapeutique des patients ou développer son épanouissement personnel.
Type de document :
Communication dans un congrès
Société Française de Psychologie. 58ème Congrès annuel de la Société Française de Psychologie, Aug 2017, Nice, France. pp.147, 2017, PROGRAMME ET ACTES. 〈https://sfp2017.sciencesconf.org/data/pages/Actes_SFP_2017.pdf〉
Liste complète des métadonnées

https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01580896
Contributeur : Etienne Cordier <>
Soumis le : dimanche 3 septembre 2017 - 14:55:36
Dernière modification le : lundi 29 octobre 2018 - 23:06:45

Identifiants

  • HAL Id : hal-01580896, version 1

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Citation

Étienne Cordier, Sophie Lantheaume, Ladislav Motak. L’humour : son apport dans la frontière entre humanité et technicité en santé. Société Française de Psychologie. 58ème Congrès annuel de la Société Française de Psychologie, Aug 2017, Nice, France. pp.147, 2017, PROGRAMME ET ACTES. 〈https://sfp2017.sciencesconf.org/data/pages/Actes_SFP_2017.pdf〉. 〈hal-01580896〉

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