La représentation de la frontière maritime dans les cartes régionales et la construction d’une vision de l’Océanie

Résumé : La problématique des frontières et plus particulièrement de leurs tracés a toujours été importante en géographie. D’abord parce qu’elles fondent bien souvent le travail du géographe qui est, dans un premier temps, de positionner et de tracer des limites permettant de définir des objets géographiques. Mais aussi parce que l’invention du monde moderne à travers l’histoire des découvreurs occidentaux est, au-delà du dessin des côtes et des fleuves, une histoire du découpage du monde. Le maillage obtenu qui doit déterminer des entités « cohérentes » correspondant à une vision du monde qui s’invente au rythme des expéditions. Un découpage qui détermine une « vérité », mais qui évolue pourtant de manière permanente. Ainsi, après la découverte du monde par les Occidentaux, l’appropriation des espaces conforte cette importance de la ligne qui sépare, même si le maillage qui se définit alors a ses propres logiques. C’est souvent la ligne qui sépare le bien des uns de celui des autres ou celle qui permet de définir ou de redéfinir les droits de certains sur l’espace. Le tracé des frontières qui partagent, découpe, le monde à l’époque coloniale est central dans ce processus et le rôle des cartographes, qui sont souvent attachés au service des armées des puissances coloniales, est essentiel dans l’accompagnement de l’appropriation du monde par l’Occident. Avec la décolonisation, même inachevée, des empires, ces frontières ont parfois été déplacées, la trame a pu s’affiner. Elle dessine parfois des remparts pour des nations en construction, parfois des interfaces apaisées de l’échange économique et de la coopération régionale. Mais quel que soit son rôle effectif, la frontière à travers la représentation qu’elle permet de l’extension et de la forme du territoire est souvent un des premiers identifiants de la « réalité » nationale. L’image de la forme du pays défini par ces limites devient un enjeu matérialisé par la création d’Atlas nationaux et le développement d’une géographie enseignée dans les écoles. Bien souvent, comme pour d’autres emblèmes nationaux, sa diffusion est relayée par des formes moins acadé- miques (motif sur des vêtements, décoration d’objets, cartes postales, etc.). Comme le dessin du territoire national, la réalité régionale se pense souvent à travers la démonstration de la cohérence d’une continuité (et donc par défaut, de la mise en évidence de discontinuités) s’appuyant sur la représentation cartographique. L’espace régional sera envisageable à partir du moment où il pourra être visualisé comme un tout.La représentation des limites qui déterminent notre vision hiérarchisée du monde est donc une vraie question. Pourtant, si le positionnement d’une frontière ou la revendication d’une appartenance peuvent amener à s’interroger sur le bien-fondé de la représentation d’un territoire dans un ensemble (la Turquie fait-elle partie de l’Europe? Le Sahara occidental doit-il être représenté sur les cartes du Maroc?) la question du mode de représentation graphique de ces appartenances fait moins débat (comment représenter la limite territoriale entre l’Indonésie et les Philippines? Comment distinguer les îles grecques de la mer Égée des côtes de Turquie ?). Il est vrai que les territoires ambigus sont, en général, périphériques et insulaires et qu’ils représentent rarement un enjeu central de la représentation cartographique ou de l’incarnation identitaire. Quand on s’intéresse à l’Océanie, les choses ne sont pas aussi simples, et cela pour plusieurs raisons. L’essentiel de l’espace océanien est marin. Aussi notre problématique de la représentation de la limite va rencontrer deux écueils : d’abord comment représenter la continuité de territoires dont la souveraineté repose essentiellement sur un émiettement insulaire et sur de minces franges d’eaux territoriales? Ensuite comment représenter le « continu » de l’espace régional océanien en conservant l’idée d’un espace marin dont l’appropriation incomplète (rarement exposée) est une des clés de la compréhension des enjeux économiques et géopolitiques de la région ? Afin d’apporter des réponses à ces questions, ce chapitre présentera dans un premier temps les représentations habituellement en cours pour le maillage territorial du Pacifique sud, Il fera ensuite l’analyse et la critique des représentations les plus courantes, que cela soit la prudence des acteurs ayant un rôle dans le jeu géopolitique régional ou global, ou dans la fantaisie des représentations trouvées dans l’édition et la presse. Nous traiterons ensuite des espaces interstitiels rarement représentés dans le maillage territorial, mais qui sont l’objet de convoitises qui les placent au cœur des analyses sur l’avenir de la région. Nous terminerons cette étude par la proposition d’un fond de carte issue des ques- tions et des réflexions amorcées avec la réalisation d’un nouvel atlas thématique de l’Océanie (Argounes, Mohamed-Gaillard, Vacher, 2011).
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Contributor : Luc Vacher <>
Submitted on : Monday, March 6, 2017 - 4:13:07 PM
Last modification on : Thursday, January 11, 2018 - 6:23:34 AM

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  • HAL Id : hal-01483949, version 1

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Luc Vacher. La représentation de la frontière maritime dans les cartes régionales et la construction d’une vision de l’Océanie. Dousset, L.; Glowczewski B.; Salaün M. Les sciences humaines et sociales dans le Pacifique Sud : Terrains, questions et méthodes., PCP éditions, pp.69-86, 2014. ⟨hal-01483949⟩

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