L'homme et la lagune : de l'espace naturel à l'espace urbanisé

Résumé : Partout dans le monde, les zones humides reculent. Malgré des prises de conscience récentes elles continuent en Europe à reculer rapidement, alors que les 6% des terres émergées qu’elles représentent sont aussi importants pour la biodiversité qu’ils sont menacés. La moitié de la population mondiale vit à proximité de la mer, et c’est là qu’elle s’accroît le plus. D’où la pression sur les espaces littoraux humides. Ils peuvent être détruits directement, par drainage ou comblement, mais aussi indirectement en fonction de l’évolution des usages de l’eau dans l’ensemble des bassins amont. En France, leur réduction est forte : le Languedoc-Roussillon aurait perdu plus de 20% de ses zones humides côtières en deux siècles, et la Bretagne 40% en 30 ans depuis 1960. Le tourisme estival accroît encore la pression démographique sur le littoral. En Italie, la situation est également préoccupante, en particulier en ce qui concerne la lagune la plus célèbre du monde. L’ouvrage aborde pour l’essentiel des études de cas dans l’espace méditerranéen. Quelques contributions cependant ont traité de lieux où les étangs, bien que littoraux, sont d’eau douce, ou qui sont sur le rivage de l’Atlantique. Certains de nos collègues anthropologues ont élargi notre horizon à l’Afrique et à l’Amérique centrale, où c’était un lac salé qui était au coeur de l’analyse. Mais certainement, la contribution la plus exceptionnelle, la plus décalée par rapport à l’objet central du colloque, aura été celle de Jacqueline Clarac de Briceño : venue du Vénézuela, cette anthropologue et ethnopsychiatre nous a parlé de lagunes, mais au sens hispano-américain, c’est à dire de petits lacs d’eau douce de montagne ! Sa présence était cependant pleinement justifiée. Le Vénézuela, comme son nom l’indique, est une petite Venise qui est devenue grande à partir des lagunes de Maracaïbo : pour des Européens de toutes façons, il garde le secret d’un grand espace lacunaire. Enfin, et justement, la lagune française, comme la laguna espagnole, emportent cette caractéristique d’espace de l’oubli, et d’espace un temps oublié par la modernité, voire même frappé d’infamie par les aménageurs. Lorsque ceux-ci décident de gérer les lagunes à leur manière, ils découvrent la difficulté de l’entreprise, et même ils échouent souvent. Le cas apporté des montagnes andines confirme ce que disent la plupart des auteurs de ce livre, qui ont eux regardé des espaces de bord de mer : c’est qu’une lagune est en fait un espace humanisé d’une façon particulière, dans un équilibre subtil et fragile avec la nature. Supprimons les indiens, interdisons leurs pratiques, au nom de leur incompatibilité avec des formes modernes de tourisme ou d’exploitation, et les lagunes disparaîtront rapidement ! Allons plus loin : sans un entretien particulier, sans donc une volonté d’un groupe social local, les espaces littoraux, en particulier les étangs, sont le plus souvent condamnés soit au comblement, soit à se noyer dans la mer. Comme le répète Bernard Picon depuis des années, la Camargue n’est pas un espace naturel qui aurait échappé à l’homme, et qui à ce titre devrait être protégé : c’est un espace artificiel, fabriqué par des sociétés humaines qui l’exploitent intelligemment, en en respectant les dispositions propres. C’est un cas fréquent dans l’histoire ou autour de la terre. Les économistes de l’environnement constatent la difficulté à établir clairement la valeur des espaces littoraux, soumis qu’ils sont à des usages, voire à des non-usages, qui s’enchevêtrent. C’est la problématique de gestion du patrimoine commun : sa gestion économiquement rationnelle suppose d’avoir des informations dont le coût d’obtention est élevé, en particulier pour organiser les transactions entre les agents économiques, alors que les pratiques combinées de ceux-ci, stabilisées dans des coutumes traditionnelles, ont à l’inverse augmenté la valeur globale de ce patrimoine. Il est alors difficile de savoir qui est responsable de quel changement de valeur, et inversement quel est l’intérêt précis de chaque type d’usager ou d’agent économique. D’où la particularité et la sophistication des modèles et des méthodes à employer dans ces cas. Tel est l’enseignement de cet ouvrage : si les zones humides littorales les plus intéressantes sont souvent des espaces anthropisés, leur protection dépend de la compréhension des interactions entre les hommes, et entre les hommes et l’eau, voire de la capacité de maintien des sociétés concernées, dans une dynamique positive. L’opposition des écologistes à l’aménagement hydraulique intempestif est justifié, mais si leur contre-proposition consiste seulement à préserver la nature comme si elle avait toujours été ainsi, on verse dans une sorte de contre-idéologie. Le tourisme de masse est responsable d’une dégradation dramatique de certains littoraux, il en est même venu à tuer son propre objet; tout le monde en convient. Mais ni une renaturation pure, ni un tourisme vert ne suffisent à redonner un horizon durable aux espaces concernés. Le pire serait que des projets de type écologique viennent venir servir d’alibi, par des réalisations sur les marges, à la poursuite d’un modèle de développement qui détruit la relation société-nature si subtile qui explique et produit largement la lagune. Le cas de Venise est ici particulièrement illustratif, et pour tout dire, il illustre cette contradiction. Voilà trente ans qu’on dit qu’il faut sauver Venise. Venise s’enfonce dans l’eau, suite à la modification fondamentale de l’hydrogéologie due aux aménagements du delta du Pô, et surtout à l’installation de la raffinerie de Marghera au fond de la lagune. A celà s’ajoute la surexploitation des eaux souterraines, et le fait que la route d’accès à la ville entrave la circulation de l’eau, qui produirait aussi des effets secondaires d’enfoncement. Lors de tempêtes conjuguées avec la marée, des dégâts catastrophiques se sont produits, et le phénomène des Acque alte prend de l’importance. Mais ces constatations une fois faites, on ne met pas en oeuvre la solution qui vient immédiatement à l’esprit : déplacer la raffinerie ailleurs, pour ne plus avoir besoin du chenal d’accès pour les grands pétroliers. Et, plus généralement, revenir à un équilibre entre économie et nature plus traditionnel, et plus durable. Bien au contraire, on multiplie les projets technologiques les plus ambitieux, et pour tout dire les plus mythiques, comme Jean-Pierre Gaudin est venu nous le rappeler : barrages mobiles pour arrêter l’eau, digues perpendiculaires aux plages pour casser les vagues en cas de tempête, etc. Certes, la restauration environnementale, notamment des prés salés qu’on appelle Barenas, tient une bonne place dans les plaquettes descriptives du projet intégré, mais celui-ci reste de toutes façons centré sur le sauvetage du patrimoine architectural. Une opération qui prête également à controverse, puisque c’est en partie le succès touristique de Venise qui y rend la vie impossible … pour ses propres habitants. L’importance de la réunion des textes tient précisément à cette observation : la gestion durable des espaces de grande valeur environnementale passe par la mobilisation des connaissances des sciences de l’homme et de la société, au moins autant que par la projection dans la technologie, ou dans la nature naturelle. L'ouvrage est divisé en 4 parties : - L'éventail des perceptions et des représentations des milieux lagunaires ; - L'Archéologie et l'histoire du peuplement de ces espaces ; - Les fragilités réciproques des sociétés locales et des espaces littoraux ; - Vers la gestion durable des systèmes socio-écologiques des lagunes
Type de document :
Direction d'ouvrage, Proceedings
BARRAQUE B., VERNAZZA-LICHT N., BLEY D., BOËTSCH G., FOZZATI L., RABINO-MASSA E. (ss. dir.). France. Editions de Bergier, 321 p., 1998, Travaux de la SEH, 2-9511840-3-4. <www.bergier.fr ; www.ecologie-humaine.eu>
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Contributeur : Nicole Vernazza <>
Soumis le : dimanche 9 avril 2017 - 20:13:26
Dernière modification le : jeudi 20 avril 2017 - 22:31:52

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  • HAL Id : hal-01442742, version 1

Citation

Bernard Barraqué, Nicole Vernazza-Licht, Daniel Bley, Gilles Boëtsch, L. Fozzati, et al.. L'homme et la lagune : de l'espace naturel à l'espace urbanisé. BARRAQUE B., VERNAZZA-LICHT N., BLEY D., BOËTSCH G., FOZZATI L., RABINO-MASSA E. (ss. dir.). France. Editions de Bergier, 321 p., 1998, Travaux de la SEH, 2-9511840-3-4. <www.bergier.fr ; www.ecologie-humaine.eu>. <hal-01442742>

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