Du cercle aux revues : genèse sociale de l’espace discursif de quelques périodiques fin-de-siècle : Le Cercle de la Butte et les petites revues décadentes et symbolistes

Résumé : À partir de 1885, le peintre montmartrois Jean Noro réunit tous les samedis dans son atelier au 13, rue de Ravignan, un petit cercle littéraire et artistique, la Butte, présidé par Paul Alexis et Clovis Hugues. Autour de ces maîtres, des artistes, jeunes ou moins jeunes, tous inconnus encore : peintres et dessinateurs de presse (Lazellas, Gazais, Buisson, Mayence, dit Elina), écrivains, journalistes et hommes de théâtre (André Antoine, Paul-Napoléon Roinard, Louis-Pilate de Brinn’Gaubast, Gabriel Randon, futur Jehan-Rictus, Gabriel-Albert Aurier, Paul Roux, futur Saint-Pol-Roux, Julien Leclercq, Édouard Dubus, Willems, Jean Albert Robin, futur Yann Nibor), avec parfois des tendances anarchistes marquées (Victor Melnotte, Charles Malato, Jean Pausader, dit Jacques Prolo). La Butte n’apparaît presque pas dans l’espace journalistique de son époque : pas de compte rendu des réunions dans les journaux, pas de banquets médiatisés ; les seules mentions dans la presse sont liées à la manière dont Antoine utilisa les ressources du cercle pour fonder le Théâtre-Libre (Le Figaro du 12 mars 1887), et le cercle n’est plus guère connu que par les souvenirs liés à l’entreprise d’Antoine . Son rôle est pourtant essentiel dans la genèse de plusieurs périodiques de l’époque, qui paraissent cristalliser sous forme périodique cet espace social de communication. On retrouve en effet les noms de ces jeunes gens regroupés dans les comités de rédaction et aux sommaires de revues qui naissent alors : Le Décadent, Le Scapin (1886), Le Moderniste illustré (fondé par Aurier en 1889, avec Randon, Dubus, Leclercq, Saint-Pol-Roux), les Essais d’Art libre (1892, avec Roinard, Aurier, Leclercq) et surtout la deuxième Pléiade (fondée en 1889 par Louis-Pilate de Brinn'Gaubast, avec Aurier et Dubus) qui allait servir de laboratoire pour la création du Mercure de France (fondé en 1890 par un groupe où l’on retrouve Dubus, Aurier, Leclercq – Saint-Pol-Roux étant absent au moment de la fondation). Sans oublier un versant libertaire, avec La Revue cosmopolite, « journal révolutionnaire socialiste » fondé en 1886 par Pausader et Malato, et L’Endehors, fondé en 1891 par Zo d’Axa avec Roinard, qui accueille les signatures de Saint-Pol-Roux, Dubus, Leclercq, Melnotte, Malato. La liaison entre sociabilité et médias au sein de la Butte est d’ailleurs notée par l’un de ses anciens membres, qui insiste sur les carrières journalistiques de ses camarades : « Il y avait parmi nous, cependant, quelques vétérans : Paul Alexis, qui trublottait au Cri du Peuple, l’évantailliste [sic] Lazellas, le peintre orientaliste Jean Noro, aujourd’hui directeur de la Dépêche sfaxienne, et d’autres dont la situation nous était un gage d’espérance et de réussite, puisqu’ils avaient réussi. / Il y avait aussi Paul Roinard, l’auteur de Nos Plaies, Jean Robin (aujourd’hui Yann Nibor), G. Randon, plus connu aujourd’hui dans les cabarets de Montmartre sous le nom de Jehan Rictus, le dessinateur Gazais, Buisson qui dessine à l’Amusant, sous le nom de Luc, Malato qui se lançait dans la politique et fondait avec Pansader la Revue cosmopolite, Willems, qui entrait, plus tard au Rappel, d’autres enfin, tout à fait inconnus, parmi lesquels votre serviteur . » Tout se passe comme si, même après sa disparition, le cercle de la Butte fonctionnait, de manière quasiment spectrale, comme une force persistante d’agrégation. Se retrouvant parmi les collaborateurs de revues parfois très variées, ses anciens membres forment des groupes rédactionnels autonomes au sein des périodiques qui les accueillent, créant un sentiment d’unité discursive intertextuelle. On fera l’hypothèse que l’espace discursif des revues fin-de-siècle n’est souvent que le prolongement ou la transposition d’un espace de communication social : c’est au sein des cercles littéraires et artistiques que se mettent en place les codes discursifs qui donnent l’unité à ces groupes d’écrivains, en leur faisant partager un fonds de valeurs et d’idées. On cherchera à faire la genèse du cercle de la Butte, afin d’analyser la manière dont différents types de contraintes et de dispositifs de contrôle (délimitation d’un canon, définition d’un style collectif, phénomènes d’inclusion ou d’exclusion sociales par le biais de l’origine, de l’éducation, du métier, aspects politiques) donnent naissance à des communautés de producteurs qui essaiment ensuite dans divers périodiques. On s’intéressera particulièrement à la question du réseau, dans la mesure où ces cercles aux contours peu définis préfigurent d’une certaine manière les formes modernes de management non hiérarchisé, permettant d’expliquer la persistance de ces relations indépendamment des structures qui les accueillent (cercles, troupes, périodiques…).
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Alain Vaillant; Yoan Vérilhac. Sociabilités littéraires et petite presse du XIXe siècle, 2015
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Contributeur : Julien Schuh <>
Soumis le : mercredi 8 avril 2015 - 09:12:51
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Document(s) archivé(s) le : jeudi 9 juillet 2015 - 10:06:52

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Julien Schuh Du cercle aux rev...
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Julien Schuh. Du cercle aux revues : genèse sociale de l’espace discursif de quelques périodiques fin-de-siècle : Le Cercle de la Butte et les petites revues décadentes et symbolistes. Alain Vaillant; Yoan Vérilhac. Sociabilités littéraires et petite presse du XIXe siècle, 2015. <hal-01140192>

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