Taire ou pointer le traître ? Trahison et mémoire dans la communication épigraphique au Moyen Âge

Résumé : Quand on évoque les éventuelles traces épigraphiques de la trahison, on pense immédiatement aux manifestations publicitaires nées des décisions juridiques de damnatio memoriae dans l'Antiquité romaine qui consistent, entre autres actions démonstratives du pouvoir judiciaire, à faire disparaître le nom du coupable de la surface des inscriptions monumentales, qu'elles soient funéraires, commémoratives ou laudatives. Si les exemples sont nombreux et la plupart des personnages qu'elles affectent bien documentés, de telles opérations de communication juridique ne se comprennent que dans le contexte bien particulier de la Rome impériale, et sont de fait difficilement repérables en dehors de ce milieu. De fait, la recherche de pareils événements au Moyen Âge reste vaine. S'il existe bien quelques cas, somme toute assez rares en dehors du monde de l'Italie communale, de martelage ou de destruction complète d'inscriptions, les conditions juridico-culturelles médiévales empêchent dans la plupart des cas de comparer la damnatio memoriae épigraphique de l'Antiquité avec de telles actions de communication qui peuvent répondre au Moyen Âge soit à une nécessité pratique, soit à une entreprise de persuasion, voire de propagande, soit à des circonstances particulières de commémoration. Ce n'est donc pas en se basant sur les traces de la damnatio memoriae que l'épigraphiste apportera sa contribution à l'histoire de la trahison au Moyen Âge. De fait, les mentions de trahison ou de félonie sont anecdotiques au sein de la documentation épigraphique du Moyen Âge. Les quelques occasions d'apercevoir le nom ou le visage d'un traître dans une inscription ne concerne en aucun cas le domaine des textes assurant la diffusion des décisions de justice, à l'exception des vers qui accompagnaient parfois les peintures infamantes en Italie à partir du XIVe siècle. Elles se rencontrent bien plus dans le domaine des inscriptions commémoratives, qu'il s'agisse d'épitaphes (ce sont les exemples les plus nombreux) ou de tout autre texte rappelant le souvenir d'un événement ou d'une personne. Les documents épigraphiques jouent alors deux rôles différents. Ils peuvent être utilisés comme le moyen de dénoncer le traître qui est alors décrit avec force détails et dont les crimes sont souvent à l'origine même de la rédaction de l'inscription. Ils peuvent également intervenir en tant que moyen de cautionner une opération de trahison ou d'émancipation de l'autorité, qu'elle soit individuelle ou institutionnelle, laïque ou ecclésiastique ; l'inscription rentre alors dans l'élaboration d'un système d'écrits visant à justifier l'injustifiable et joue le rôle de preuve dans la démarche de l'émetteur du message. Dans les deux cas, la spécificité médiévale ne conduit pas, à la différence de la damnatio memoriae romaine, à la disparition du traître mais bien plus à la célébration de la victime dans le premier cas ou à l'exaltation de l'acte dans le second. La clef de lecture de cette différence de fond entre les deux pratiques, celle qui servira de fil conducteur à l'exposé, se situe sans aucun doute dans la conception médiévale fondamentalement chrétienne de la mémoire, basée sur une morale et sur la dimension eschatologique du temps, et non plus sur une législation transcendante comme dans le cas des empereurs romains. L'oubli volontaire, rendu tangible dans la matière de l'inscription, est un acte de mémoire en négatif certes, mais qui procède tout de même de la volonté de marquer le déroulement du temps par la dénonciation du traître et s'inscrit de fait dans le grand ensemble des pratiques mémorielles médiévales.
Type de document :
Communication dans un congrès
Maité Billoré; Myriam Soria. La trahison au Moyen Âge : actes de colloque., Jun 2008, Lyon, France. Presses Universitaires de Rennes, pp.67-83, 2009, Histoire
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Contributeur : Vanessa Ernst-Maillet <>
Soumis le : jeudi 14 janvier 2010 - 09:28:04
Dernière modification le : vendredi 8 septembre 2017 - 16:46:30

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Vincent Debiais. Taire ou pointer le traître ? Trahison et mémoire dans la communication épigraphique au Moyen Âge. Maité Billoré; Myriam Soria. La trahison au Moyen Âge : actes de colloque., Jun 2008, Lyon, France. Presses Universitaires de Rennes, pp.67-83, 2009, Histoire. <hal-00447029>

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